Xavier Dolan, le génie précoce

Xavier Dolan, né en 1989, est un jeune prodige québécois qui déchaîne les passions depuis quelques années. Acteur, scénariste et réalisateur autodidacte, il présente son tout premier film à l’âge de vingt ans et enchaîne depuis les productions qui se font toutes une place dans les festivals majeurs.

Son dernier film Juste la fin du monde, dont la sortie en salles est prévue pour le 21 septembre 2016, a récemment obtenu le Grand Prix au Festival de Cannes, propulsant sur le devant de la scène ce jeune réalisateur qui dérange certains par ses airs prétentieux, en amuse d’autres, mais qui plaît beaucoup aux festivaliers. Et ce n’est pas la déclaration de Léa Seydoux, qui affirme venir avec Xavier Dolan de « l’école de la vie » qui a aidé le grand public à apprécier le personnage : fils du comédien et chanteur québécois Manuel Tadros, il a probablement eu quelques facilités à l’image de l’héritière Seydoux. Pourtant, il exprime une sensibilité rare dans des œuvres qui ne peuvent laisser indifférent.

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Une précocité qui impressionne

Les jeunes réalisateurs sont plutôt rares, et les bons encore plus. Pourtant en 2009, alors âgé d’à peine vingt ans, Xavier Dolan sortait son premier film sous le titre choc de J’ai tué ma mère. Un film passionnel, centré sur les émotions de ses quelques personnages, où le jeune réalisateur interprète lui-même le rôle de Hubert, un adolescent pris entre amour et haine pour sa mère (Anne Dorval). Avec une sensibilité à fleur de peau, il tente de vivre sa vie pleinement et de sortir du cocon de sa mère, à qui il reproche toute la misère du monde. Pourtant, on s’aperçoit que cette mère qu’il critique tant a une place importante dans sa vie, et il va tenter inconsciemment de combler le manque provoqué par son éloignement de sa mère avec celle de son ami (Patricia Tulasne), ou même sa professeure (Suzanne Clément). La particularité du personnage d’Hubert est qu’il est finalement assez proche de l’image que le réalisateur renvoie aux médias : prétentieux et capricieux. Pourtant dans ce film on peut ressentir un certain attachement à ce jeune qui subit son caractère plus qu’il n’en profite, notamment grâce à une scène mémorable où alors qu’il est sous l’emprise de la drogue, il parvient enfin à libérer ses émotions et faire une véritable déclaration d’amour à sa mère.
Film surprenant et à la réalisation impeccable, J’ai tué ma mère est un film impressionnant lorsque l’on connaît l’âge du réalisateur. S’il n’est pas exempt de tout reproche (un rythme en dents de scie par exemple), le premier film de Xavier Dolan m’a énormément touché.

Les sentiments, les émotions, l’amour, autant de thèmes chers au réalisateur et il va le prouver avec ses films suivants. Un an après son premier long métrage, il s’essayait cette fois-ci au trio amoureux avec le film Les Amours imaginaires en 2010, un film dans lequel Marie (Monia Chokri) et Francis (Xavier Dolan), deux amis proches, ont tous deux le coup de foudre pour Nicolas (Niels Schneider). Le film montre les deux amis tenter de séduire chacun leur tour ce jeune homme, sans jamais vraiment y arriver, et finissent par voir leur relation en pâtir. Très honnêtement ce film ne m’a pas beaucoup parlé, sans le détester je n’ai pas ressenti beaucoup d’empathie pour les personnages. Par contre la réalisation de Xavier Dolan est encore excellente, et je retiens deux scènes superbes où Marie et Francis se préparent pour des rendez-vous avec Nicolas, avec la chanson Bang Bang de Dalida en fond. Deux scènes marquantes qui illustrent de la plus belle des manières le désir de séduction, la sensualité et le trio amoureux qui est en train de se former.

Mais c’est avec Laurence Anyways, en 2012, que Xavier Dolan atteint à mon sens l’apogée de son art. Dans un format 4/3 qui symbolise avec les décors, costumes et musiques, les années 1990, il raconte l’histoire de Laurence (Melvil Poupaud), qui annonce à sa petite amie Fred (Suzanne Clément) qu’il souhaite devenir une femme, Xavier Dolan signe un long métrage où la question de la transsexualité est traitée avec une grande sensibilité. Laurence a toujours été, au fond, une femme, et a vécu une trentaine d’années par contrainte dans le corps d’un homme. Fred est au début choquée d’apprendre cette nouvelle, que l’homme qu’elle aime veut se sentir femme. Pourtant, elle va rester à ses côtés et l’aider à surmonter les épreuves que la société lui impose : le regard des autres, le rejet de la famille, la perte de son emploi… Laurence Anyways fait partie de ces rares films qui traitent de ce sujet sans tomber dans l’excès ou la caricature et c’est ce que j’aime. La question du transsexualisme est abordée au travers des sentiments et l’impact que cela a sur la vie de chacun, sans que le personnage en question se mette à se dandiner comme une caricature de femme à cause d’un acteur croyant que la transsexualité n’est qu’un homme qui se déguise en femme (qui a dit Eddie Redmayne dans The Danish Girl ?). Cela va lui valoir une reconnaissance de la part de la communauté LGBT, mais le réalisateur s’en défait très rapidement lorsqu’il obtient la Queer Palm, qui récompense le cinéma LGBT, au Festival de Cannes.

Que de tels prix existent me dégoûte. Quel progrès y a-t-il à décerner des récompenses aussi ghetoïsantes, aussi ostracisantes, qui clament que les films tournés par des gays sont des films gays ? On divise avec ces catégories. On fragmente le monde en petites communautés étanches. (…) L’homosexualité, il peut y en avoir dans mes films comme il peut ne pas y en avoir.— Xavier Dolan, Télérama, 3 septembre 2014.

S’en est suivie une polémique improbable où le rédacteur en chef d’un magazine LGBT ira jusqu’à dire que Xavier Dolan tient des propos semblables aux « pires homophobes ». Une polémique ridicule car si Xavier Dolan ne cache pas son homosexualité, notamment avec les personnages qu’il interprète dans J’ai tué ma mère et Les Amours imaginaires, il n’en fait jamais le point central de son film. Son premier film met plus que tout en avant la relation de haine et d’amour entre une mère et son fils et leur incapacité à communiquer, Les Amours imaginaires est un triangle amoureux destructeur dans le monde estudiantin québécois et Laurence Anyways s’intéresse plus à la relation du couple plutôt qu’à la transformation de l’un des deux. Le réalisateur traite toujours des sentiments et des émotions, mais ses films ne se définissent pas par l’identité sexuelle de ses personnages. Il s’est d’ailleurs expliqué plus tard sur cette déclaration en disant qu’il n’y a aucun intérêt à scinder les cinéastes et films en communautés, que ses films s’adressent à tout le monde.

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Il va opérer un virage en 2013 avec Tom à la ferme, un thriller, adapté de la pièce de théâtre de Michel Marc Bouchard, qui a largement divisé la critique. Cette fois-ci on ne retrouve pas ses acteurs fétiches, ni de slow-motion, de chansons ou d’histoire d’amour impossible qui caractérisent ses œuvres. Dans un film presque hitchcockien, Tom (Xavier Dolan) se rend dans la campagne profonde québécoise pour assister aux funérailles de son petit-ami Guillaume. Il y fait pour la première fois la rencontre d’Agathe (Lise Roy), la mère du défunt, et Francis (Pierre-Yves Cardinal), le frère. Ce dernier va entraîner Tom dans le mensonge en cachant la nature de sa relation avec le défunt, afin de ne pas blesser davantage la mère qui a cru jusqu’au bout qu’il sortait avec une jeune femme prénommée Sarah (Évelyne Brochu). Entre syndrome de Stockholm et quasi sadomasochisme, Tom est soumis à la violence du fermier dont il finit par être inexplicablement fasciné. Et c’est cet inexplicable qui m’a dérangé dans ce film. En effet s’il est une nouvelle fois irréprochable sur le plan technique, les personnages m’ont semblé mal écrits et survolés. J’ai eu du mal à comprendre les motivations des uns et des autres, notamment Sarah qui change d’avis sans arrêt, ou Tom dont on a du mal à comprendre la fascination qu’il a pour Francis. C’est une déception de voir Dolan rater ce changement de style tant ses œuvres m’avaient pour la plupart convaincu jusque là, même si on retrouve ses qualités de mise en scène et de réalisation.

Mais c’est avec Mommy en 2014 que Xavier Dolan touche le public. En effet jusque là le réalisateur se limitait à un succès critique qui ne se traduisait pas en nombre d’entrées au cinéma. Mais Mommy change tout, alors qu’il dépassait péniblement les 100 000 entrées en France avec ses précédents films, celui-ci dépasse le million et se targue même d’être le plus grand succès de l’année 2014 au Québec.
Ce film tourné au format d’image carrée 1:1 raconte l’histoire de Diane (Anne Dorval), une femme d’une quarantaine d’années qui récupère la garde de son fils Steve (Antoine Olivier Pilon), placé jusque là dans un centre de rééducation du fait de son trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité. Ils font la rencontre de Kyla (Suzanne Clément), leur voisine qui elle aussi a son lot de problèmes. Ils forment un trio à la relation fusionnelle et toxique, qui peut imploser à chaque instant mais qui pourtant est indispensable. Ils sont dépendants les uns des autres et sont terriblement attachants, malgré leur hystérie, leur vulgarité, leurs crises… C’est un film étonnant et extrêmement touchant, où Xavier Dolan parvient à réunir toutes ses qualités, sans ses défauts. La bande son est sans faille, de Dido à Bocelli, elle accompagne le film et donne une certaine puissance à chaque scène. Le film a obtenu le Prix du jury au Festival de Cannes en 2014, et c’est entièrement mérité.

Dolan et les clips musicaux

Lorsqu’il ne réalise pas un film, chose rare compte tenu de son rythme effréné, il s’improvise réalisateur de clips musicaux. C’est ainsi qu’en 2013 il a réalisé College Boy pour Indochine, un clip au format d’image carré 1:1 qui a provoqué le débat dès sa sortie. Traitant du harcèlement scolaire, Xavier Dolan n’hésite pas à montrer des images très dures où un adolescent est pris pour cible. Le clip suit un schéma de descente aux enfers, passant de l’humiliation quotidienne, aux violences physique et jusqu’au meurtre. En dénonçant les violences scolaires, le groupe et le réalisateur sont quand même victimes des critiques du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel qui interdit aux médias de diffuser le clip. Si la violence du clip est insoutenable pour les plus jeunes et sensibles et la diffusion ainsi très réduite, Xavier Dolan a réussi son coup en obtenant, sur le sujet des violences scolaires, une couverture médiatique importante.
C’est avec son deuxième clip, en 2015, qu’il connaît toutefois son plus grand succès. Réalisateur du clip de Hello de la chanteuse britannique Adele, Xavier Dolan fait parler de lui car il est le premier à utiliser des caméras IMAX dans un clip vidéo. Quant à l’histoire, il s’inspire pas mal de son film J’ai tué ma mère pour illustrer la colère et la détresse d’une femme qui vient de vivre une rupture. L’image en sépia est belle et la réalisation impeccable, mais c’est beaucoup moins percutant que son travail pour Indochine.

Des thèmes et acteurs récurrents

Au final, on remarque que les films de Dolan gravitent autour de certains thèmes. L’amour impossible, la relation fusionnelle et destructrice ou encore la relation de haine et d’amour entre des personnes proches. Il a affirmé lui-même que ses films se nourrissent du « mécanisme de l’humiliation par l’amour ». J’ai tendance à croire qu’il transmet dans ses films ses expériences mais également ses fantasmes, au travers des personnages qu’il interprète lui-même ou qu’il confie à des acteurs qu’il adore. Suzanne Clément, Anne Dorval, Antoine Olivier Pilon, Niels Schneider ou encore Patricia Tulasne sont autant d’actrices et d’acteurs que l’on retrouve dans la plupart de ses films et qui semblent saisir à la perfection les émotions que Xavier Dolan souhaite transmettre. D’ailleurs, son plus mauvais film à mon avis, Tom à la ferme, est le seul où il n’a pas travaillé avec toutes ces personnes et où il s’est un peu éloigné de son style habituel. C’est aussi pour ça que j’attends avec impatience Juste la fin du monde (fin 2016) et The Death and Life of John F. Donovan (2017), son premier film en anglais, car il tente dans ces deux films de s’affranchir de son cercle d’acteurs préférés pour explorer de nouvelles choses. Avec deux castings cinq étoiles, il n’aura probablement pas de mal à séduire une nouvelle fois les spectateurs.

Xavier Dolan est donc un réalisateur à part, qui n’hésite pas à s’essayer à de nouvelles choses en matière de réalisation mais qui garde tout de même un pied à terre avec un ensemble d’acteurs et de thèmes qu’il affectionne particulièrement. S’il peut paraître prétentieux et égocentrique, il est capable de donner vie à des personnages incroyablement touchants. Qu’il soit acteur, scénariste, metteur en scène, monteur son ou réalisateur, il excelle partout et ses films, au-delà des émotions qu’ils procurent sont de véritables plaisirs visuels et auditifs.

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