Crazy Rich Asians, au bon souvenir des clichés

Longtemps relégués à des seconds rôles, Crazy Rich Asians apparaît comme une revanche pour bon nombre d’acteurs et actrices américain(e)s d’origine asiatique. Avec cette comédie romantique au casting intégralement asiatique, Hollywood s’offre un peu plus de diversité. Le tout sous la houlette du réalisateur Jon M. Chu, et adapté du roman éponyme par Kevin Kwan.

Folle amoureuse de Nick Young (Henry Golding), Rachel Chu (Constance Wu), une américaine d’origine chinoise le suit en voyage à Singapour afin d’assister au mariage de son meilleur ami. Mais c’est l’occasion pour elle aussi de découvrir pour la première fois la famille de son petit ami, et tout particulièrement sa mère Eleanor (Michelle Yeoh) qui compte bien lui rendre la vie dure.

Crazy_Rich_Asians_Critique (2).JPG

Can’t stop falling in love

Raconté outre-manche comme une ode à la diversité, alors qu’il est déjà sorti aux Etats-Unis depuis le mois d’août, Crazy Rich Asians est le premier film hollywoodien depuis des décennies au casting entièrement composé d’acteurs et actrices d’origine asiatique. Communauté sous-représentée dans le cinéma hollywoodien, c’est l’occasion pour le réalisateur Jon M. Chu (à qui l’on doit le dispensable Insaisissables 2) de mettre en avant des acteurs et actrices qui peinent le plus souvent à jouer les premiers rôles. On pense surtout à Constance Wu, dont les amateurs de la série Bienvenue chez les Huang (Fresh Off the Boat) connaissent déjà le talent, mais qui obtient là son premier grand rôle dans un film. Cette apologie de la diversité aurait pu suggérer un film qui dépasse le cadre bien défini par Hollywood, notamment dans sa manière d’aborder les relations entre hommes et femmes, mais également sa vision des communautés asiatiques avec les nombreux clichés qui l’accompagnent.
Pourtant, Jon M. Chu nous sert finalement une soupe aussi décevante qu’attendue, avec une comédie romantique efficace et au rythme certain, mais qui se contente finalement de reprendre inlassablement les mêmes clichés, les mêmes situations déjà éculées par trente ans de comédies romantiques qui ont depuis terminé dans les programmes de l’après-midi sur la TNT. Avec son contexte particulier, celui de Singapour et d’une famille chinoise terriblement riche, le film fait mouche. C’est une évidence, on se laisse séduire par sa galerie de personnages hauts en couleur et ses nombreux plans sur le côté tape à l’œil de Singapour, avec ses buildings et ses immenses villas. Mais l’overdose arrive vite, avec un rapide sentiment d’avoir affaire à une vidéo promotionnelle réalisée par l’office du tourisme singapourien, ou pire, par les responsables marketing du Marina Bay Sands qui fait l’objet de très nombreux plans. Pourtant l’originalité du contexte permet d’apporter un peu de fraîcheur au genre de la comédie romantique qui n’a cessé de s’embourber dans les mêmes idées, jusqu’à ce que l’on finisse par creuser un peu dans ce Crazy Rich Asians et que l’on découvre que la nouveauté, l’ode à la diversité et à la représentation n’étaient malheureusement qu’une façade pour un film assez pauvre.

Il est difficile de ne pas avoir de sympathie pour Rachel Chu (Constance Wu), une jeune professeure d’économie qui se retrouve bazardée dans une famille aussi riche que détestable, avec des personnalités qui s’entrechoquent mais qui restent sous le contrôle de la main de fer d’une mère autoritaire, Eleanor (Michelle Yeoh), elle qui a su fonder un empire avec son mari. Mais la sympathie qu’inspire le film reste là, malgré quelques scènes bien senties comme celle d’un mariage avec en fond (la très excellente) Kina Grannis qui y interprète Can’t Help Falling in Love, on se retrouve sous des amas de clichés et de situations qui ont fait le bonheur des amateurs de comédies romantiques pendant longtemps, mais qui commencent sérieusement à sentir la douce odeur du passé. Si on devait résumer Crazy Rich Asians selon les standards de la comédie romantique, ce serait cette histoire de la jeune fille pauvre et de son très beau et très riche prince charmant. De la belle mère tyrannique, du cousin gay et rigolo, de la copine androgyne et du petit gros à lunettes qui a du mal à parler aux femmes, pire, qui les prend en photo à leur insu (et elles en rigoleront de bon cœur en le découvrant), tout dans ce film nous rappelle ce que Hollywood fait depuis bien longtemps. A l’heure où la représentation des relations entre hommes et femmes au cinéma mérite un bon coup de pied pour aller vers des modèles plus actuels, et plus sains, le film de Jon M. Chu se prend les pieds dans le tapis et se révèle terriblement décevant. Le film qui aurait pu apporter de la modernité et un vrai coup de jeune au genre ne fait finalement que reproduire les mêmes erreurs, allant même jusqu’à tourner en ridicule son casting asiatique autour des clichés des asiatiques qui tenteraient de ressembler à des occidentaux : chirurgie esthétique, vêtements de marques européennes, argent balancé à foison pour que la villa familiale finisse par ressembler à la Maison Blanche sauce dorures au goût douteux… Le film tentera de nous faire rigoler avec les petits seins et les fesses plates des femmes, le choc culturel ou encore ce cousin réalisateur de films d’action taïwanais mal branlés. Les personnages sont évidemment souvent des magnats de la finance et ne cherchent qu’à singer le mode de vie occidental comme s’il n’existait pas d’alternative acceptable, comme si la reconnaissance personnelle passait par là. Ce que prétend dénoncer le film devient son essence, il devient prisonnier des clichés qu’il prétend ridiculiser pour finalement les légitimer avec une fin qui elle, pour le coup, est une véritable ode à ce mode de vie.

Material Girl

Finalement la seule fois où Crazy Rich Asians est à la hauteur de sa réputation, c’est dans sa scène d’ouverture, lorsque l’intraitable Eleanor, sublimée par l’immense talent de Michelle Yeoh, est malmenée par des employés d’un hôtel chic qui n’ont pas encore compris que cette asiatique est leur nouvelle patronne : l’inversion des rôles, entre l’employé blanc en position de faiblesse et la cheffe asiatique est évidemment formidable et permet de s’asseoir avec sourire sur des décennies de films hollywoodiens qui ont cantonné les asiatiques à des rôles de serveurs, de cuisiniers, de vendeurs ou de mafieux.
Critiqué par des médias asiatiques à son annonce, acclamé à Hollywood, le casting est finalement assez représentatif du problème posé par Crazy Rich Asians. Avec Henry Golding en premier rôle, on comprend assez vite les intentions du réalisateur. Moitié britannique moitié malaisien, il a un visage et un style rassurant pour une audience principalement occidentale, correspondant à tous les canons de beauté du prince charmant de comédie romantique. On pourrait parler du problème posé par une famille chinoise incarnée par des acteurs et actrices qui n’ont rien de chinois non plus, mais c’est finalement dans la tendance générale du film. S’il n’est qu’un amas de clichés habituels sur les communautés asiatiques, pourquoi ne pas reprendre cette croyance raciste selon laquelle tous les asiatiques sont des chinois ?
C’est probablement dur de ma part, mais j’ai eu le sentiment en regardant ce film qu’il faisait tout pour m’installer dans un confort certain en me montrant des choses auxquelles je suis bien familier. En tant qu’homme blanc, avec une nouvelle histoire de prince charmant qui va séduire sa pauvre jeune promise, je découvre un film où tout me ressemble, où je suis installé dans mes pantoufles avec une belle héroïne qui se laisse charmer par la puissance du charmant jeune homme, et où mes croyances et convictions ne seront jamais remises en cause par un peuple qui aurait le malheur d’être différent du mien.

Crazy Rich Asians aurait pu être une super comédie romantique, d’ailleurs, le film fait fort sur sa mise en scène et son rythme. On se laisse prendre au jeu et l’histoire se déroule sous nos yeux avec beaucoup de sympathie. Jon M. Chu est consensuel mais habile, il sait capter l’attention jusque dans les dernières minutes. Mais j’en demandais probablement trop à ce film, j’ai espéré un renouveau pour le genre, je n’ai finalement eu qu’un film déjà vu vingt fois avec d’autres personnages. On y retrouve l’archétype romantique tel qu’il est établi depuis plus de vingt ans, avec comme fausse excuse une famille chinoise mais racontée selon des standards très américains pour ne pas perdre les spectateurs peu sensibilisés à la culture chinoise. On célébrera sans mal cette diversité bienvenue à Hollywood, mais si c’est pour ne jamais remettre en cause les fondations des comédies romantiques et les clichés ethniques, autant aller voir des films romantiques chinois ou coréens qui feront souvent bien mieux le job. Crazy Rich Asians sonne un peu creux et se révèle au mieux terriblement maladroit.

Publicités

Donner votre avis

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.