First Man, l’épopée d’une vie

Neil Armstrong, Apollo 11 et le premier pas d’un homme sur la Lune, une aventure incroyable qui n’a cessé d’alimenter tous les fantasmes depuis des décennies. Alors quand Damien Chazelle, celui qui nous a fait chavirer avec Whiplash puis La La Land, s’attaque à ce formidable bout d’histoire de l’humanité avec First Man, en compagnie de Ryan Gosling qu’il a déjà dirigé sur sa comédie musicale et Claire Foy (The Crown), on ne peut qu’être curieux.

Fraîchement intégré à la NASA pour son nouveau programme spatial au début des années 1960, Neil Armstrong (Ryan Gosling) se retrouve sur l’œuvre d’une vie, qui devait changer le cours de l’histoire : la mission qui allait emmener les premiers hommes sur la Lune.

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Neil and Janet

S’il s’est illustré dans les films musicaux, Damien Chazelle s’attaque là à un autre morceau : un simili-biopic sur fond de drame, une aventure humaine où la science et les émotions sont au centre de ce qui allait changer la perception de l’univers. Pour autant, on ne peut s’empêcher de voir en Damien Chazelle un chef d’orchestre, son film est une partition sur laquelle se reposent ses acteurs et actrices pour jouer leur morceau. D’un rythme parfois saccadé, à un tempo qui s’aligne sur la bande originale composée par Justin Hurwitz, sur laquelle je reviendrai plus tard, First Man a tout d’un film de Chazelle, on y reconnaît sa patte désormais bien marquée et son amour pour les émotions. Des émotions au centre de l’aventure, l’épopée vers la Lune ne devenant qu’un moyen pour lui permettre d’exprimer ce cheminement personnel du héros, ici le Neil Armstrong campé par Ryan Gosling, qui se voit peu à peu s’éloigner de sa femme Janet et de ses enfants, qui ne les voit pas grandir, au prix d’une aventure unique. Mais comme Damien Chazelle est derrière la caméra, ce n’est pas l’ingénieur Armstrong qui nous intéresse ici, mais l’homme, celui qui va rapidement porter sur ses épaules la réussite de ce que l’humanité a envisagé de plus fou. Au-delà de l’exploit technologique que représentait un tel voyage pour l’époque, c’est le voyage lui-même qui devient source de musicalité et de rythme pour le réalisateur, le voyage devient un leitmotiv pour le film, un voyage qui se traduit par de nombreux tests et de nombreuses vies perdues en cours de route. Comme un hommage à la fameuse phrase lancée par Neil Armstrong, en posant le pied sur la Lune, disant qu’il s’agissait « petit pas pour l’homme, un bond de géant pour l’humanité », c’est l’humanité que le réalisateur a choisi de mettre en avant. Pas l’exploit d’ingénierie et de science réalisé par Neil Armstrong et ses collègues, mais l’humain derrière cette carapace, celui qui doute, qui aime et qui a peur du vide.

La mise en scène de ces émotions est un acte compliqué, savoir saisir l’humanité de chacun des personnages sans pour autant délaisser l’environnement dans lequel ils évoluent, partie intégrante de leur développement personnel. Au-delà d’une base de la NASA, des sites de lancement ou l’immensité des plaines lorsqu’il est l’heure de revenir sur Terre après les essais, c’est le domicile familial des Armstrong qui fascine. Petite maison tantôt austère, tantôt chaleureuse, où se développe la vie, des enfants qui ne cessent de grandir et une femme qui voit son mari changer peu à peu, se replier sur lui-même. Un lieu devenu un véritable symbole de tous les sacrifices réalisés, alors que cette mission « pour l’humanité » coupe ironiquement Neil Armstrong de ses proches. Comme s’il était nécessaire de s’émanciper de cette humanité pour lui permettre d’aller encore plus loin. Et Damien Chazelle capte ce basculement entre le mari aimant, endeuillé par la perte de sa fille, à l’ingénieur borné et déterminé à s’échapper vers un monde lointain. Des plans rapprochés, des visages mis en exergue, une quasi-claustrophobie s’installe lorsque l’intérieur devient théâtre de tous les maux. Une claustrophobie qui répond à la navette elle-même, cet espace minuscule d’où on ne peut s’échapper -et des astronautes en auront malheureusement fait les frais- mais qui pourtant est censé amener ses occupants vers un monde qui lui est, infini.  Damien Chazelle a d’ailleurs fait le choix de ne jamais faire de plan en extérieur pour les quelques fois où les astronautes partent dans l’espace, avec des décollages entièrement filmés en intérieur en ne laissant au spectateur aucune chance de prendre du recule et de voir ce qu’il se passe à l’extérieur. On accompagne les astronautes avec cette caméra tremblotante, avec les mêmes craintes et on sera le plus souvent bouche bée, comme cette fois où la musique ambiante se tait et laisse place au néant de l’espace. Jusqu’à ce que l’espace s’offre enfin à nous, et où le directeur photo Linus Sandgren s’en donne à cœur joie pour opposer la petitesse, la quasi-futilité de l’humain face à l’immensité.

The Landing

S’il existe bien élément qui, à ma grande surprise, est essentielle à First Man, c’est la musique de Justin Hurwitz. Celui qui travaille avec Damien Chazelle depuis toujours nous livre encore une fois, après Whiplash et La La Land, une bande originale absolument somptueuse. On s’aperçoit de certaines similitudes dans la composition de Justin Hurwitz pour First Man, avec son travail sur La La Land. Je pense par exemple aux quelques notes du Mia & Sebastian Theme de la comédie musicale auxquelles on se surprend à penser lorsque retentit ce leitmotiv que nous raconte quelques pistes de la bande originale de First Man. Mais est-ce réellement une surprise ? Ces compositions apportent en réalité un éclairage intéressant sur les intentions du réalisateur et de son très cher ami et compositeur, avec deux films qui explorent finalement les mêmes émotions, et des thèmes très proches. L’amour et son sacrifice, la quête de réussite et ce véritable discours sur le fait de croire en ses rêves et de s’en donner les moyens. Le Neil Armstrong de Chazelle est finalement bien proche de Mia et Sebastian dans La La Land, c’est un homme qui renonce à ce qu’il a de plus cher pour atteindre un rêve qui semblait inatteignable. C’est aussi pour cela que j’entamais ma critique du film en comparant First Man à une partition : pour un réalisateur qui travaille main dans la main avec son compositeur, la bande son est d’une importance capitale et peut nous éclairer sur ses intentions, bien au-delà de l’image. D’autant plus que Justin Hurwitz a su saisir cette épopée, les doutes du héros, sa détermination, ses choix les plus difficiles et sa manière de s’isoler alors que cette quête ne provoque que pertes et deuils. Jusqu’au dénouement, l’accomplissement du rêve d’une vie, et cette piste « The Landing » qui accompagne le spectateur dans cette scène où enfin, Neil Armstrong et Buzz Aldrin vont se poser sur la Lune. Un moment de grâce, où l’épique rencontre la beauté d’un monde encore inexploré.

First Man est à l’image du cinéma que nous propose Damien Chazelle depuis des années : il prend son temps, il contemple les protagonistes plutôt que la grandeur de l’histoire et il nous raconte avant tout une histoire humaine. De l’œil de sa caméra aux compositions envoûtantes de Justin Hurwitz, First Man est une nouvelle pépite qu’offre Damien Chazelle à des spectateurs tout acquis à sa cause et prêts à se faire embarquer une nouvelle fois dans une histoire aussi captivante qu’effrayante. Une aventure pour l’histoire mais surtout une épopée comme le monde moderne en raconte bien peu souvent.

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