Sensor, la beauté est dans les détails

Maître de l’horreur, Junji Ito obtient enfin la mise en avant qu’il mérite depuis l’arrivée de Mangetsu, nouvel acteur de l’édition de mangas en France. Après l’excellent recueil d’histoires Tomie, l’éditeur s’attaque à Sensor, une superbe histoire mêlant l’horreur à la spiritualité. Fort visuellement, le manga est une œuvre majeure de l’auteur.

Critique écrite suite à l’envoi d’un exemplaire par l’éditeur.

« Kyôko Byakuya randonne seule au pied du mont Sengoku, parmi des tourbillons de filaments volcaniques aux reflets d’or, quand elle fait une étrange rencontre. Un homme aux propos décousus semble l’attendre au détour d’un chemin, et insiste pour qu’elle l’accompagne jusqu’à son village, où les habitants vouent un culte à l’ancien dieu Amagami. Cette nuit-là, lorsque Kyôko lève les yeux vers le ciel avec les autres villageois, une nuée de fibres d’or envahit le firmament. Ce n’est que le premier incident d’une série terrifiante qui s’apprête à bouleverser le réel ! Le monde tombera-t-il sous le joug de la mystérieuse Kyôko ? » (Mangetsu

© 2018 JI Inc./Asahi Shimbun Publications Inc.

Spiritualité inquiétante

Junji Ito prend comme point de départ un fait réel et le tord à l’infini, jusqu’à en faire quelque chose d’inquiétant. Un procédé habituel pour le mangaka, qui prend ici en exemple les « cheveux de Pélé », une roche volcanique qui s’étire parfois en filaments, à tel point qu’elle peut parfois avoir un air de cheveux d’or. Un village Japonais, dans Sensor, en est recouvert à cause d’un volcan tout proche, à tel point que certains filaments viennent se « greffer » au corps et à la tête de ses habitant·e·s. Jusqu’à ce que la mystérieuse Kyôko, prise dans un événement non moins mystérieux, se retrouve parée d’une superbe chevelure d’or. Il faut dire que le mangaka est particulièrement intrigué par les cheveux, on l’a vu récemment avec l’intégrale de Tomie, utilisant les cheveux comme un élément horrifique, capable de séduire d’abord, et d’engloutir ses proies. Mais Sensor est probablement moins porté sur l’horreur au sens premier du terme, le manga s’intéressant plutôt à la spiritualité et à l’arrivée du Christianisme au Japon au 16ème siècle, provoquant parfois la persécution de ses adeptes, qui finissent ici par former une sorte d’ordre religieux autour de leur sauveur Amagami, une entité divine. Un sujet qui permet à Junji Ito de multiplier les références religieuses, notamment autour de la figure de Kyôko, parfois figure qui rappelle la Vierge, parfois élément de rébellion à un ordre soumis aux désirs d’un quasi-gourou.

Il y a, plus généralement, une peur de l’infini et de l’inexpliqué derrière les éléments horrifiques que l’auteur instille. Puis que l’horreur graphique à laquelle il est habitué, il fait passer la peur et l’inquiétude par une histoire autour du cosmos, son infinité, l’incapacité à tout comprendre et tout analyser, en opposition à une quête de savoir d’une quasi-secte qui cherche à utiliser Kyôko et ce qu’elle incarne. L’humain est réduit à sa plus sinistre réalité : l’humain n’est rien face à la grandeur de ce qui l’entoure. Cette peur de l’inconnu se traduit par le rejet du Christianisme mais pas seulement, plus généralement par le rejet du fait religieux par certains, tandis que d’autres s’y perdent en cherchant des réponses à des questions impossibles. Il y a quelque chose de terriblement fort dans Sensor et sa manière d’aborder la spiritualité, parfois en la ridiculisant en y montrant un leader avide de pouvoir, d’autres fois en lui donnant un sens recherché par des âmes en peine. Et c’est la force de Junji Ito qui, décide de dépasser ce qu’il maîtrise le plus, en recherchant la peur dans le comportement des autres et leur imprévisibilité, plutôt que dans la terreur graphique. Bien que Sensor ait aussi parfois sa dose de dessins tout à fait terrifiants.

© 2018 JI Inc./Asahi Shimbun Publications Inc.

Cheveux terrifiants

Le talent de Junji Ito se révèle plus que jamais maîtrisé pour les situations inquiétantes, les dessins à l’allure « poisseuses », mais surtout cette faculté à saisir ce qu’il y a de plus effrayant dans les non-dits. Énigmatique, Kyôko incarne tout ce que le peuple veut bien projeter sur elle. Tour à tour annonciatrice d’un miracle, incarnation d’une divinité ou symbole d’un danger imminent, elle représente ce que l’humanité craint et ce que chacun·e veut bien croire. Kyôko fascine autant qu’elle inquiète, il y a des similarités avec son œuvre fondatrice Tomie, où la fascination qu’exerce son héroïne pousse chacun·e à la suivre.

Sensor est une œuvre intrigante, forte d’une narration qui mêle l’histoire à l’horreur, en y ajoutant une pointe de mystère qui ne cesse de remettre en cause le statut et les intentions de son héroïne. L’édition proposée par Mangetsu, qui sort ce 1er septembre, n’en est que plus intéressante grâce à l’ajout d’une intéressante préface signée Hideo Kojima, constituant un bon point d’entrée au style si particulier de Junji Ito.

Un commentaire sur “Sensor, la beauté est dans les détails

  1. Avec cet article, j’ai l’impression que l’auteur a fait du chemin dans ses symboliques, ses thèmes, sa subtilité, par rapport à Tomie. Une progression naturelle, même si on retrouve des thèmes ou des personnages de prédilection, avec les héroïnes ambiguës et la fascination pour l’horreur, l’inexpliqué ! Sensor a l’air beaucoup plus recherché en un sens, avec cette spiritualité et cette liberté d’interprétation.

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