Une pluie sans fin, un polar social pour les oubliés

Premier long métrage du réalisateur chinois Dong Yue, Une pluie sans fin est un polar qui a obtenu le grand prix au Festival du film policier de Beaune en avril dernier. Intense, le film nous emmène dans la Chine rurale à l’aube de nombreuses mutations économiques.

Dans le sud de la Chine en 1997, alors que Hong Kong est sur le point d’être rétrocédé à la Chine, une petite ville ouvrière apprend avec effroi qu’une série de meurtres sont commis sur des jeunes femmes de la région. Avec une police qui n’est pas préparée pour ça, le chef de la sécurité d’une usine dont l’avenir est menacé se prend d’obsession pour l’affaire.

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L’histoire des oubliés

Fable sociale ou thriller inattendu, Une pluie sans fin est un polar qui réinvente son genre. Prenant place dans une petite ville chinoise qui n’a jamais eu la chance, ou le droit, de faire partie du « miracle économique » chinois, le réalisateur Dong Yue nous raconte au travers d’un polar dont les fondements semblaient classiques l’histoire de ceux que la Chine a oublié. Des ouvriers et ouvrières dans une pauvreté terrible, soumis(e)s à des conditions de travail lamentables et dont le seul échappatoire sont des soirées dansantes dont l’apparente innocence contraste avec la violence et la prostitution qui s’installe en ville, pour de nombreuses personnes qui rêvent d’une autre vie. Une pluie sans fin est sans nul doute un film à l’impact terrible, tant pour la justesse dont faire preuve son réalisateur dans la mise en scène que pour ses héros désabusés. Parlons en du héros, Yu Guowei, un chef de la sécurité de l’usine qui fait vaguement vivre la ville. Dépité de voir une série de meurtres commis sur des jeunes femmes de la région, et face à l’inaction d’une police dépassée par les événements, se met en tête d’enquêter sur l’affaire alors qu’il est convaincu que les meurtres sont commis par un ouvrier de l’usine. Au fil du temps, à l’image d’une pluie qui ne cesse de s’abattre sur la région, cet homme tout ce qu’il y a de plus quelconque va s’embourber dans une affaire qui l’obsède. Une obsession qui mènera irrémédiablement à sa perte, mais surtout une obsession qui traduit une volonté de sauver ce qui peut encore l’être dans sa vie.
L’enquête et les meurtres deviennent donc une véritable vitrine à tout ce qui ne fonctionne pas dans cette Chine rural, ce désarroi ambiant et cette impression qu’il n’y a d’avenir et de vie pour personne. Ce premier film de Dong Yue nous invite dans un contexte vraiment particulier, d’une violence inouïe qui confère au film une identité bien marquée.

Pour autant il ne se prive pas de s’inspirer des meilleurs films du genre, on y verra sans mal un peu de Memories of Murder (Bong Joon Ho, 2003) dans sa manière d’aborder et de filmer la ruralité, ou même du Seven (1995, David Fincher) dans cette enquête qui tourne à l’obsession destructrice. Une pluie sans fin est incontestablement un film référencé mais surtout le fruit d’un réalisateur qui maîtrise parfaitement les tenants et aboutissants du genre. De la situation initiale à la lente descente aux enfers, il nous propose un polar qui flirte avec les codes du thriller pour apporter comme un vent de fraîcheur au genre. D’une intensité dramatique terrible, le film est un coup de maître pour Dong Yue qui a su saisir ce qu’il y a de plus important dans un tel drame, et encore plus dans sa direction d’acteurs avec Duan Yihong, chef de la sécurité dépassé, et Jiang Yiyan, dans un périlleux rôle d’une prostituée qui symbolise cette ambiance désenchantée de la bourgade du sud de la Chine. Les deux forment un duo formidable, d’une tendresse inattendue au milieu d’une histoire qui ne fait pas de cadeaux. Les rôles plus secondaires font aussi preuve d’une présence formidable avec tous ces personnages un peu gauches, un peu dépassés, mais qui cherchent néanmoins à attraper le meurtrier.

La fin d’une époque

Comme je le disais plus tôt, Une pluie sans fin est un film référencé, et c’est également quelque chose que l’on retrouve dans sa bande originale composée par Ding Ke, dont certains thèmes rappellent presque ceux de John Carpenter. Un son à la fois terrifiant et mélancolique, à la limite entre l’horreur et l’aventure, c’est un thème qui va de pair avec l’intensité dramatique du film. Si son rythme est très lent, c’est ces scènes presque contemplatives sur fond d’une formidable bande son qui donnent au film toute sa saveur. D’autant plus que Dong Yue, photographe de formation, accorde une place extrêmement importante à la photographie de son film. Parfois tendre, parfois intense et d’autres fois sensuelle, l’image est un point central de son film qui ne cesse d’impressionner le spectateur grâce à sa maîtrise. Tous ces ingrédients viennent apporter leur pierre à un édifice fabriqué par le réalisateur, un édifice qui semble vouloir rendre hommage à la Chine rurale qui n’a pu que souffrir et être coupée des très riches villes qui les entourent, à l’image de Hong Kong à quelques kilomètres de là qui, en 1997, était sur le point d’être rétrocédée à la Chine.

Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas été si comblé et dithyrambique en sortie de salle. Film inattendu tant je ne suis pas un spécialiste du cinéma chinois, j’ai été véritablement happé par cette histoire et cette seconde lecture qu’offre le réalisateur au travers d’une mise en scène, et de sa photographie, d’une maîtrise formidable. En s’appropriant les codes du polar et en lui afférant ceux du thriller, il nous propose un regard intense sur la société du sud de la Chine de 1997 en pleine mutations, alors que la plupart n’assistent que de loin à un miracle économique dont ils sont exclus. Un grand film pour cet été, et probablement pour longtemps, je ne peux que conseiller Une pluie sans fin aux amoureux du genre.

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6 réflexions sur “Une pluie sans fin, un polar social pour les oubliés

  1. Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas vu ce film. J’ai beaucoup aimé Memories of murder et j’aime beaucoup le polar au cinéma. Je vais regarder si on peut encore le voir quelque part.

    Aimé par 1 personne

    1. Si tu as aimé Memories of Murder, il y a de bonnes chances que tu accroches aussi à celui-ci.
      Dans mon coin (Orléans) il est encore à l’affiche dans un cinéma, du coup c’est probable qu’il soit encore dispo ailleurs oui ! :)

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          1. Je l’ai vu et : vraiment bien ! Un film très dense bien plus qu’une enquête, ce qui fait toujours les meilleurs polars.
            Merci ! J’en avais entendu parler on me l’avait même conseillé sur Twitter mais je sais pas pourquoi il a fallu ton billet pour que ça me monte au cerveau qu’il fallait que j’aille le voir.

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            1. Ravi d’avoir pu te donner envie d’y aller !
              Je suis d’accord avec toi, le style du polar a été si souvent exploité qu’il faut vraiment avoir une touche en plus pour sortir du lot. « Une pluie sans fin » au-delà de ses influences (visuelles notamment), c’est surtout une vision terrible sur la misère sociale qui touche la Chine rurale.

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