Game of Thrones – Saison 8, la déchéance d’une tyrannie

Nous y voilà, huit ans après les débuts de cette curieuse série de fantasy, Game of Thrones connaît sa fin dans une ultime saison qui a déchaîné les passions. La conclusion amère d’un monde violent, où ce qui a été créé par le sang sera défait par les cendres.

Attention, cet article contient de nombreux spoilers sur la saison 8 et l’ensemble de la série.

L’armée des morts a passé le mur, les espoirs se confrontent un à un à la dure réalité : la fin du monde approche. L’avenir de Westeros se jouera dans une dernière bataille, entre les morts et la tyrannie de Cersei.

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The Long Night

Il est toujours extrêmement difficile de conclure une série aussi populaire. Des théories de fans qui pullulent sur internet aux idées très tranchées des fans des bouquins qui l’ont inspirée, Game of Thrones est devenu l’objet de ses fans. Il suffit de regarder cette pétition au succès retentissant qui réclame une nouvelle saison 8, car ses choix ne plaisent pas. Un peu comme d’autres produits de la pop culture auparavant, les Star Wars ou les Marvel, la liberté créative se retrouve vite remise en question par la nécessité de satisfaire la masse. Je serais très honnête, cette saison ne m’a pas vraiment séduit, mais ses créateurs ont mené leurs idées jusqu’au bout et c’est très bien comme ça. Ce que je reproche à cette ultime saison n’est pas une quelconque « incohérence », telles qu’elles sont pointées en nombre sur les réseaux sociaux, ni même cette idée saugrenue selon laquelle la saison aurait été « trop court ». Si ses auteurs pensent n’avoir pas eu assez de sept heures pour conclure leur histoire, alors le problème se situe ailleurs et non pas sur la durée. Cependant, ces auteurs ont fait des choix d’écriture, au niveau de leurs personnages féminins notamment, tandis que les réalisateurs ont perdu le fil et sont parfois devenus de véritables caricatures d’eux-mêmes.
Les personnages féminins ont été pendant longtemps au centre des intrigues de Game of Thrones : Daenerys évidemment, mais aussi l’émancipation d’Arya et Sansa, l’héroïsme de Brienne, l’importance de Mélisandre ou le destin de Cersei. Pourtant, cette ultime saison m’a marqué par la déchéance des personnages féminins, sans exception, qui renient leurs valeurs, leurs croyances et leurs quêtes face à une adversité toujours plus forte.

Sansa, érigée en génie de la manipulation, qui a appris de Littlefinger ou de Tyrion, un personnage d’une force terrible qui n’a cessé de grandir au fil des saisons, se retrouve reléguée au deuxième plan avec, pour seule scène mémorable, un dialogue où elle explique que le viol l’a renforcée. Un discours franchement décevant, et terriblement maladroit. Jusqu’à finalement voir Bran prendre la couronne, alors qu’elle était la mieux disposée. Arya va quant à elle renoncer à sa vengeance lorsqu’une figure paternelle lui commande de partir car c’est trop dangereux, Cersei est constamment renvoyée à sa condition de mère avant de céder à la peur et implore Jaime de la sauver. Quant à Brienne, elle n’est plus qu’un faire-valoir dans la rédemption ratée de Jaime. Et puis, on en arrive à Daenerys, dont le destin était attendu et même trop facile, mais dont la folie ne se retrouve déclenchée qu’à cause de la mort de Missandei. Tuer un personnage féminin pour justifier la suite de l’histoire, motiver d’autres personnages et débloquer l’intrigue, c’est un mécanisme scénaristique classique dont de nombreux auteurs et autrices tentent d’échapper, mais dans lequel Game of Thrones s’est jeté les yeux fermés. Et là encore Daenerys devient la « Mad Queen », l’hystérie qui est pointée dans chaque femme de pouvoir, la folie et l’impulsivité qu’on utilise depuis longtemps pour justifier que les femmes n’aient jamais vraiment le pouvoir politique.
Tous ces personnages féminins se retrouvent opposés au cours de la saison à Jon Snow, Tyrion et Bran, autant de personnages qui incarnent la sagesse, le bon esprit, la droiture et l’héroïsme. Pour autant, le destin de Daenerys ne sort pas de nulle part : ce personnage est depuis toujours l’archétype du tyran, ses actes qui sont autrefois passés pour de la bonté, une sorte de divinité libératrice, n’étaient en réalité que le fruit d’un esprit tyrannique. Le monologue de Tyrion dans le dernier épisode, face à Jon Snow, prend d’ailleurs le temps de l’expliquer avec justesse : ses actes de terreur (brûler, crucifier au nom de la « libération ») n’ont suscité que des applaudissements de leur part, et ainsi contribué à lui donné ce sentiment d’impunité et de toute puissance. La construction du personnage est intéressante, mais je regrette que les showrunners aient cédés à la facilité de la folie plutôt que d’interroger leur héroïne sur une forme de rédemption.

A Song of Ice and Fire

Et c’est probablement une des réussites de la saison, paradoxalement, cette manière de traiter le sort du tyran. Cela donne lieu à quelques jolies scènes et la photographie se charge d’offrir au dernier épisode de très beaux moments comme le parallèle des derniers instants sur le destin des Stark. Beaucoup ont parlé de « rush » dans l’écriture, où tout aurait été expédié, mais le problème à mon sens réside plutôt dans la manière d’amener les choses, le plus souvent avec de gros sabots. L’héroïsme de Jon Snow face à l’hystérie de Daenerys, la fonte du Trône de Fer, « l’élection » du roi Bran ou l’idée d’un cycle avec le retour des Stark vers le Nord, on se demande bien où les auteurs voulaient aller et ce que Game of Thrones racontait vraiment. Une épopée ? L’héroïsme ? L’unité ? La série a été beaucoup de choses, et cette dernière saison qui a souvent manqué de subtilité a quand même eu la chance de se reposer sur les compositions de Ramin Djawadi qui, jusqu’aux dernières secondes offre de belles choses à la série. Les réalisateurs quant à eux ont réussi de bonnes choses, comme le parallèle entre la vision de la saison 2 et la dernière scène de Daenerys dans la saison 8, près d’un Trône de Fer recouvert de cendres. Mais aussi de très mauvaises choses, avec une mise en scène parfois hasardeuse, à l’image de ce même cinquième épisode où le chaos d’une ville en flammes tranche avec le comportement méthodique du dragon (qui brûle les rues une par une, et en suivant bien la route si possible), ou encore ce fameux troisième épisode dont la luminosité a montré les limites de la technologie LCD qui équipe bon nombre d’écrans, et les limites du streaming. Un raté technique qui en dit long sur l’attention toute limitée qui a été portée aux détails de la saison 8.

Dans l’ensemble cette dernière saison de Game of Thrones a été une déception : de très belles scènes mais aussi des erreurs avec des personnages mis à mal par des choix surprenants. Je pense particulièrement à Sansa qui méritait mieux qu’un tel traitement, ou le destin d’Arya qui laisse à désirer. Les réalisateurs et showrunners atteignent leurs limites, tandis que les auteurs semblent ne plus savoir où aller et provoquent ce sentiment amère provoqué par une série qui a perdu ses idées en route. Heureusement la photographie a souvent fait un bon travail sur la saison, tandis que Ramin Djawadi en sort grand vainqueur avec une bande originale sans faute. En conclusion, si la déception domine, Game of Thrones aura eu quelques belles années et offert une aventure de fantasy des plus passionnantes pendant de nombreuses années. Une série qui aura procuré des émotions et raconté avec justesse ses personnages, pour le meilleur et le pire, avant une fin qui cristallise malheureusement tous les errements entrevus lors des saisons précédentes.

3 réflexions sur “Game of Thrones – Saison 8, la déchéance d’une tyrannie

  1. Article intéressant. Je te rejoins dans mon avis global de la saison 8. Je serais moins absolue que toi dans le traitement des personnages féminins. A mes yeux, bien des personnages masculins sont également devenus secondaires, caricaturaux ou superficiels, comme Euron Greyjoy, Varys ou même Jon Snow qui, dans 80% de ses dialogues, répétè juste « c’est ma reine ». L’évolution de Jaime est aussi curieuse, quand on y pense. Il manque quelque chose au niveau de l’écriture des personnages, indépendamment de leur genre. Il y a peut-être du sexisme ordinaire, mais aussi et surtout beaucoup de raccourcis et de facilités scénaristiques, tout simplement. (Je pense à la mort de Missandei). Néanmoins, force est de constater que les sorts de certains personnages féminins m’ont également fait tiquer. Je ne reconnais tout simplement pas Brienne et Cersei, durant les scènes où elles pleurent à chaudes larmes, après le départ de Jaime, ou avant de mourir.

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    1. Pour le coup j’ai trouvé que Jon Snow était le mieux écrit. Enfin, son destin, du moins. Ça fait longtemps qu’il a renoncé à être un héros, et cette fin douce-amère pour lui, avec un retour là où il se sentait le mieux, c’est probablement le truc le plus couillu et le plus malin de cette fin de saison. Enfin, couillu, faut le dire vite, mais sur ce personnage ils n’ont au moins pas cédé à la facilité de le faire accéder au trône alors qu’il y était destiné.

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  2. C’est plaisant de lire ton article et de voir les explications qui accompagnent ton avis. Ça aide à comprendre ce qu’on peut reprocher à la dernière saison, ou également, tout simplement, les différents (et parfois très opposés) avis que la fin de la série soulève. Je pense aussi que la saison aurait mérité plus de temps pour mieux amener certains événements, ou au moins les aborder d’une meilleure manière, avec une approche plus travaillée, comme toi. Je pense qu’il était impossible de satisfaire tout le monde au niveau de la fin, mais globalement, malgré les défauts, je suis contente qu’ils aient osé celle-ci, n’aient pas cédé à la facilité de mettre les favoris (Jon et Dany) sur le trône. Certains personnages ont eu une fin correcte (Cersi, Jaime) mais qui aurait pu être meilleure vu les personnages. Cersei et Arya ont été écrites ainsi pour rappeler à leur humanité, elles qui se sont égarées/plongées dans la distance, la froideur. Sansa aurait pu aussi mieux finir, quoiqu’elle finit bien, mais son petit discours était à double sens pour moi, car j’ai perçu dans ses mots que c’est tout le chemin parcouru depuis le début (y compris le viol, et pas que le viol) qui l’a fait évoluer à ce point. Mais encore une fois, comme tu l’exprimes bien, c’est la manière de dire, d’aborder les choses, qui auraient pu être meilleures. Je trouve aussi bien ironique que Jon Snow soit renvoyé au Mur, là où il devait être depuis le début, mais c’est finalement une bonne fin pour lui, certes sarcastique.
    Mais en soi, oui, ça manquait de subtilité (malgré une superbe musique et de beaux plans) et une écriture davantage travaillée aurait sans doute corrigé les défauts de cette saison.

    Aimé par 1 personne

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