[Le Vidéoclub #7] Perfect Blue – L’empire des fans

Premier film de Satoshi Kon, maître de l’anime japonais, Perfect Blue (1997) est un de ces classiques que je n’ai découvert que très tard, à l’occasion d’une diffusion sur OCS il y a quelques semaines. Oeuvre complète et généreuse, le film en a inspiré d’autres, comme le reste du travail du réalisateur japonais dont les Darren Aronofsky (Requiem for a Dream et Black Swan) et Christopher Nolan (Inception) se sont imprégnés. Mais Perfect Blue c’est aussi un film qui, plus de vingt ans après, frappe aussi juste qu’au premier jour, faisant de lui un candidat parfait à cette chronique du Vidéoclub qui me donne l’occasion de revenir sur des œuvres marquantes.

La chanteuse de J-pop Mima quitte son groupe à son apogée, poursuivant son rêve de devenir actrice. Cantonnée à des petits rôles sans importance dans une série télé, elle finit enfin par obtenir plus de temps d’antenne grâce à une scène qui va lui coûter beaucoup plus qu’elle ne l’imagine.

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Nightmare

Perfect Blue est une œuvre fondatrice : la première sur grand écran pour Satoshi Kon, et source d’inspiration pour d’autres. Si Darren Aronofsky se défend d’avoir puisé son inspiration auprès de Perfect Blue pour son Black Swan, bien  qu’il ai tenté par le passé de convaincre le réalisateur japonais de le laisser créer un remake live, on ne peut sérieusement voir les deux films sans y déceler de nombreuses similarités. D’autant plus qu’une scène de Perfect Blue apparaissait déjà, sous une forme similaire, dans le Requiem for a Dream du réalisateur américain. Mais l’anime est aussi une oeuvre visionnaire : c’est le début d’internet, pourtant ses dérives apparaissent dans l’esprit de Satoshi Kon entre le harcèlement, les fakes, les manipulations et l’emprise d’un fan sur la vie de son idole. Le star-système est passé au crible, l’idole qui voit sa vie lui échapper rappelle sans mal aux connaisseurs de nombreuses affaires touchant les idoles japonaises et coréennes notamment. Perfect Blue est un thriller hitchcockien qui raconte son époque et nous prépare à la suivante : la montée et la chute de l’idole sont racontées par un réalisateur qui avait déjà tout compris à son époque.
Pourtant voir le film provoque une irrémédiable nostalgie, celle des débuts d’internet et de l’innocence d’une jeune actrice qui a tout à prouver, avant de découvrir sur un site internet -en apparence- inoffensif que son vrai-faux journal intime a été écrit par une autre personne. De la fiction naît la réalité, les personnalités se mélangent et l’actrice ne sait plus vraiment ce qui est vrai ou faux : le star-système l’a gobée et ne lui laisse pas la chance de se retrouver.

Celle qui rêve d’un grand rôle obtient enfin un temps d’écran intéressant pour faire parler d’elle et montrer ses talents, mais la scène en question est en réalité d’une violence terrible : un viol est simulé, et le réalisateur japonais le raconte d’une telle manière qu’il semble réel. La scène est insoutenable malgré les mots bienveillants d’un acteur, et Satoshi Kon y raconte un réalisateur qui pousse son actrice à bout (telles les histoires qui entourent Abdellatif Kechiche, avant l’heure) sous les regards complices et presque pervers de l’équipe de production. Mais cette scène est d’une importance capitale, parce qu’elle dénonce un milieu malsain auquel s’intéressait Satoshi Kon. Celui de l’idole, sa condition : une jeune femme, parfois une adolescente, livrée aux regards des hommes et à une sexualisation presque infantile. Elle est constamment renvoyée à son corps et si sa première scène d’importance est un viol, ce n’est pas un hasard, elle n’est renvoyée qu’à une forme de fantasme pour ses fans. Alors certains la voient comme leur petite amie, d’autres comme une petite sœur à protéger, et c’est le moment où le film se tourne vers l’horreur, conséquence de l’infantilisation de ces célébrités. 

Virtua Mima

Car Satoshi Kon s’intéresse déjà à l’époque aux rapports sociaux entre les hommes et les femmes, c’est même le centre de Perfect Blue. Le rapport de puissance entre le réalisateur et l’idole, le rapport de domination entre le fan et sa star, tout n’est qu’un prétexte à raconter le sexisme ambiant. La personnalité de l’idole s’efface derrière l’image qu’elle est censée renvoyer, une image déterminée à la fois par ses producteurs et ses fans, et lorsqu’elle accepte d’elle-même une scène qui pourrait changer sa carrière, elle est directement sanctionnée par un réalisateur qui ne s’en sert que comme d’un objet et un fan qui vrille complètement. Avant-gardiste, Perfect Blue est une œuvre pleine de bon sens qui, au-delà des thèmes abordés, montre déjà à l’époque le talent de Satoshi Kon dans sa mise en scène du thriller qui puise sa source autant du côté de Hitchcock, que des polars de Brian De Palma.

Perfect Blue est un film visionnaire qui, dès 1997, observait avec beaucoup de justesse les réseaux sociaux, la condition des idoles féminines sur la scène japonaise et plus généralement, les rapports entre les femmes et les hommes, la domination et le sexisme ambiant. Thriller glaçant, c’est aussi un film qui transcende ses influences pour devenir l’une des très grandes œuvres de l’animation japonaise.

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