[Le Vidéoclub #8] Bangkok Nites – Les guerres de l’âme

Bangkok Nites est un film réalisé par Katsuya Tomita, un réalisateur japonais révélé en 2012 avec son film Saudade. Il enchaîne les aller-retour entre Bangkok et Tokyo pour écrire et réaliser son quatrième long métrage, une immersion dans le quartier japonais de la capitale Thaïlandaise. Film récompensé au Festival Kinotayo à Paris en 2017, je le découvre grâce à sa sortie DVD il y a quelques mois chez Survivance.

Les japonais de Bangkok ont depuis longtemps pris possession de la rue Thaniya, un quartier rouge destiné à la clientèle venue de l’archipel japonais. Luck (Subenja Pongkorn) est une jeune thaïlandaise qui tente d’y gagner un peu d’argent pour subvenir aux besoins de sa famille restée à la campagne, jusqu’au jour où elle retrouve Ozawa (Katsuya Tomita), un ancien client qui aspire à une vie paisible loin de Bangkok. Elle décide de le suivre.

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Lonely nights

Bangkok Nites surprend, le film nous promet la découverte des dessous de la rue Thaniya, un coin de Bangkok où les japonais se réunissent depuis bien longtemps dans les bars et clubs où la prostitution est bien installée. Mais le film dépasse rapidement ce cadre et nous propose plutôt une balade dans l’âme de ses protagonistes, la prostituée Luck et son ancien client Ozawa. Deux personnages au destin croisé, chacun dans une sorte de quête de liberté face à un quartier qui les a englouti. Leur périple vers la campagne les amène à des questionnements sur leurs vies, sur leurs rêves et leurs espoirs. C’est une introspection pour des personnages dont la vie est baladée au bon vouloir d’un quartier destructeur. C’est une guerre qu’ils se livrent à eux-mêmes : Luck est prête à tout pour aider sa famille restée à la campagne, tandis que Ozawa aspire à une vie paisible, il vit de débrouille et ne sait plus trop qui il est. A l’inverse des prostituées thaïlandaises qui parlent un japonais quasiment parfait pour plaire à leur clientèle venue de l’archipel, le client lui oublie peu à peu qui il est, il ne pense plus vraiment être japonais, il est un homme paumé parmi d’autres en Thaïlande. Le film aborde des thèmes très variés, tant une sorte d’amour qui se manifeste entre les deux personnages que leurs traumatismes. Lui a connu la guerre, elle a connu les conséquences : les résidus colonialistes, la pauvreté, l’échec d’une vie qui n’est plus vraiment la sienne. La relation qui unit les deux personnages est particulièrement touchante, et le réalisateur Katsuya Tomita -qui incarne également ce Ozawa- saisit l’essence qui anime celles et ceux qui se sont perdus à la rue Thaniya. Le film dresse un tableau plein d’amertume sur un quartier de Bangkok qui symbolise un peu tous les préjugés sur la ville, où des jeunes femmes sont contrôlées par des réseaux mafieux et des clients viennent s’y perdre dans un tourisme sexuel absolument terrible.

Le film lie d’ailleurs avec beaucoup de justesse le tourisme sexuel et le colonialisme. A l’image de ces touristes blancs que le film raconte, dont un français particulièrement antipathique qui débite un discours néo-colonisateur puant. C’est d’ailleurs le fond de ce que nous raconte Katsuya Tomita, avec cette ambiguïté d’un pays qui tente de se reconstruire alors que le spectre de la colonisation reste très présent. Si Bangkok apparaît comme une ville moderne et indépendante, Bangkok Nites montre les résidus de la colonisation : ici une ancienne base militaire américaine, là un touriste qui se croit supérieur aux locaux, ailleurs un quartier japonais né dans la guerre. Katsuya Tomita dénonce cette vision néo-colonisatrice qui a fait de Bangkok, et de la Thaïlande en général, une quasi-station balnéaire entièrement dévouée au bien être de ceux qui y ont fait la guerre par le passé. Le mélange des genres fonctionne d’ailleurs très bien : entre road-trip et amour qui ne s’avoue pas, dénonciation et introspection, le réalisateur fait un véritable bilan sur son histoire. Car il a lui-même passé du temps en Thaïlande depuis 2012 pour s’imprégner de son ambiance et de sa société, et il live là son ressenti face à toutes les blessures du pays et de son peuple.

Lovely nights

C’est notamment au travers de son héroïne incarnée par Subenja Pongkorn,  que le réalisateur s’exprime. Avec tendresse, il raconte une femme courageuse qui porte les espoirs d’une nouvelle génération de thaïlandais. Des rêves de liberté et d’émancipation, alors que beaucoup l’imaginent toujours enfermée derrière un vitre où les hommes en mal de compagnie viennent faire leurs « courses » pour la nuit. Un endroit glauque dont elle s’extirpe autant que possible, et l’actrice nous séduit par sa sincérité. Mais Bangkok Nites a aussi tendance à se perdre, si ses thèmes passionnent, la réalisation de Katsuya Tomita ne met pas toujours en valeur ses nombreuses idées. La faute à un montage difficile qui tire en longueur des scènes qui n’en valent pas vraiment la peine, des éclairages complètement ratés ou des personnages secondaires pas toujours bien joué. Il y a indéniablement quelque chose d’authentique, sans artifice, qui rend le film particulièrement captivant. Mais cette authenticité se traduit aussi par ses mauvais côtés avec le sentiment d’y voir un film inachevé. Heureusement la photographie apporte une sensibilité bienvenue, avec des images qui fourmillent de détails pour nous peindre une nature qui reprend ses droits sur le reliquat d’une guerre lointaine, en opposition à la crasse de ruelles abandonnées à Bangkok qui souffrent d’un néo-colonialisme dont tente de s’émanciper la campagne thaïlandaise.

Imparfait, inconséquent et pourtant d’une dureté terrible, Bangkok Nites raconte le chemin tortueux de deux êtres qui n’ont plus rien à perdre. Quête de liberté ou quête de soi, leur voyage vers la campagne thaïlandaise les éloigne des affres d’une capitale destructrice. Le film de Katsuya Tomita touche par son authenticité et sa sincérité face au superficiel du monde qu’il raconte. Notons d’ailleurs que l’édition DVD proposée par Survivance inclus un livret qui propose un entretien passionnant avec le réalisateur où il explique sa vision et son travail.

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2 réflexions sur “[Le Vidéoclub #8] Bangkok Nites – Les guerres de l’âme

    1. Merci à toi !
      Et c’est bien le plus intéressant que ce film peut nous offrir. Il est loin d’être brillant sur la technique, j’aurais pu être bien plus sévère dessus. Mais son constat sur la Thaïlande, et par extension beaucoup de pays d’Asie du sud-est est aussi glaçant que passionnant.

      Aimé par 1 personne

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