La Vérité, Hirokazu Kore-eda à la rencontre de légendes

La Palme d’or de Hirokazu Kore-eda à Cannes pour Une affaire de famille en 2018 a braqué tous les projecteurs sur ce cinéaste japonais qui, s’il s’était déjà fait une place dans la grande famille cannoise et auprès des amateurs de cinéma japonais, restait relativement méconnu du plus grand public. Ce triomphe lui a permis de mettre sur pieds un autre projet qui lui trottait dans un coin de la tête : un film tourné en France, avec des acteurs et actrices françaises.

Star du cinéma Français, Fabienne (interprétée par Catherine Deneuve) reçoit la visite de sa fille Lumir (Juliette Binoche) à l’occasion de la sortie de son autobiographie. Scénariste aux Etats-Unis, sa fille est déçue de n’avoir pas été consultée avant la publication, elle vient régler ses comptes avec l’aide de son mari Hank (Ethan Hawke.)

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© La Vérité, 2019, Le Pacte

La vérité d’une mère

La scène d’ouverture de La Vérité impressionne par sa justesse, sa manière d’installer simplement la réalité qui va traverser le film : Fabienne, une actrice légendaire écrase de sa stature et de son aura un journaliste hésitant, paumé face à une force du cinéma. Catherine Deneuve incarne cette femme à qui on a du mal à dire non, à qui on ne reproche rien, sa carrière parlant pour elle. Un élément qui se voit bouleversé par l’apparition soudaine, comme si de rien était, de sa fille Lumir venue en découdre avec des félicitations de façade pour la sortie de l’autobiographie de sa mère. Interprétée par Juliette Binoche, scénariste aux Etats-Unis, elle ne comprend pas pourquoi elle n’a pas pu lire le livre avant sa sortie, un livre qui s’arrange pourtant avec la vérité pour mettre en valeur son actrice de mère. La Vérité est une histoire de filiation, celle d’une mère et de sa fille qui ont toutes les peines du monde à s’avouer leurs sentiments, provoquant une chute irrémédiable vers une quasi-détestation où l’une et l’autre sont tenues pour responsables d’une relation qui ne fonctionne pas. Mais la mère accepte un rôle douteux dans un film de science-fiction qui ne semble pas convaincre grand monde, imaginé par un réalisateur improbable (incarné par Sébastien Chassagne) rapidement écrasé par ses actrices. Pourtant ce film devient une bouffée d’air, un moyen pour l’actrice de questionner son approche de son métier et pour la fille de voir sa mère évoluer dans un monde qu’elles connaissent toutes les deux très bien. La Vérité raconte les différentes perceptions des histoires de famille et les cassures qui en découlent ; sous son titre presque racoleur qui annonce une quelconque « vérité », le film de Hirokazu Kore-eda pointe du doigt un manque de dialogue et d’empathie qui provoque l’avènement de plusieurs « vérités » pour deux femmes qui se sont perdues de vue pour poursuivre leurs propres voies.

Catherine Deneuve et Juliette Binoche nous gratifient d’ailleurs d’interprétations magistrales. Le duo formé par les deux actrices s’insère de la meilleure des manières dans cette idée de Kore-eda de raconter deux légendes, deux mastodontes qui s’opposent.  La mère et la fille d’un film s’avèrent être terriblement touchantes, l’une en voyant sa fille lui échapper, l’autre en voyant sa mère se réinventer. Les rôles semblent d’ailleurs taillés sur mesure tant cette image d’actrice austère, quelque peu désagréable, colle à l’image que s’est parfois construite Catherine Deneuve, tandis que Juliette Binoche a déjà connu la reconnaissance aux Etats-Unis avec Le Patient anglais il y a vingt cinq ans. A leurs côtés, Ethan Hawke fait sourire, il apporte un décalage étonnant en interprétant cet américain un peu rustre pris entre deux feux alors qu’il semble hors de propos dans des scènes familiales caractéristiques du cinéma Français, où il a du mal à comprendre ce qui se dit. On note enfin la présence en retenue, mais toujours juste, d’Alain Libolt en imprésario quelque peu maltraité par son actrice.

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© La Vérité, 2019, Le Pacte

Une autre vérité

Mais La Vérité ne serait pas grand chose sans son réalisateur. Si ses actrices brillent autant, c’est aussi parce que Hirokazu Kore-eda y impose son style : un naturel foudroyant où les acteurs et actrices sont pris sur le fait. Presque une anti-mise en scène où la vie prend le pas sur le fantasme de la caméra, délaissant l’obsession du plan parfait pour plutôt capturer des instants de vie, de colères ou de rires, avec en toile de fond une France observée d’un nouveau regard. Le cinéaste a toujours eu cette volonté de mettre en valeur ses interprètes plutôt que de s’immiscer dans chaque regard et chaque parole, c’est quelque chose qui fonctionne évidemment très bien avec des actrices de cette trempe. Pour les curieux sur la méthode et le style de Kore-eda, outre ses autres films, je vous conseille d’ailleurs de lire son autobiographie, Quand je tourne mes films, dont je parlais récemment sur Ciné-Asie.

Drame familial sur fond de regrets, La Vérité appartient à une mère et sa fille dont la proximité professionnelle a provoqué l’éloignement affectif. Un rôle bouleverse leur relation et le duo formé par Catherine Deneuve et Juliette Binoche semble être une évidence. Hirokazu Kore-eda signe un film sensible et nostalgique pour mettre en valeur deux grandes actrices. Cette première incursion en France est une réussite pour le cinéaste japonais qui est parvenu à adapter son style aux spécificités du cinéma Français. 

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