Bitter Root – Tome 2, l’été meurtrier

Au début de l’année 2020 sortait Bitter Root aux éditions Hi Comics, premier tome dont je faisais l’éloge tant l’histoire imaginée par David F. Walker et Chuck Brown racontait le racisme et la haine d’une manière intelligente. Leur histoire de fantasy se servait en effet de la haine pour raconter un monde horrifique, très inspiré par des événements réels. Le tome 2 est sorti il y a quelques jours, l’occasion de continuer avec le doux espoir de voir le récit aller encore plus loin.

(Critique réalisée à partir d’un exemplaire envoyé par l’éditeur.)

La famille Sangerye a vu revenir certains des siens, et le combat ne devient que plus intense contre les Jinoos, ces créatures qui profitent de la haine ambiante. Une haine plus que jamais prégnante, alors que les enfers semblent se déchaîner sur Harlem.

Été rouge et massacre

Aussitôt lancé dans l’action, ce deuxième tome n’hésite toutefois pas à revenir en arrière et raconter ses personnages. Avec de nombreux flashbacks et explications sur leur passé, il y perd parfois sur une chronologie compliquée à aborder, mais y gagne en profondeur. On y découvre des personnages marqués par le poids d’années de luttes, de blessures et de morts de leurs proches, alors que l’histoire se déroule de l’Été rouge jusqu’au massacre de Tulsa. Des événements qui ont refait surface finalement assez récemment, bien que l’histoire Américaine ai souvent tenté de les faire oublier. Deux périodes où les communautés Afro-Américaines ont subies un déchaînement de violence sous l’œil complice des autorités. En reprenant ces événements à sa manière, Bitter Root y instille un fort accent de fantasy, avec la volonté de raconter la haine à sa manière. Ce racisme décomplexé passe par des monstres qui incarnent cette haine des autres, inscrivant le comics dans une longue tradition d’un medium qui a toujours su s’appuyer sur des événements marquants pour se les approprier (Captain America à ses débuts contre Hitler, les attentats du 11 septembre dans plusieurs comics…). Il y a eu du bon et du moins bon, mais Bitter Root fait partie de ces récits qui utilisent habilement l’histoire, tant pour la raconter que pour prendre du recul sur celle-ci. Ce sous-texte sur le racisme où la haine des autres transforme les humains en bêtes sauvages est particulièrement effrayant, d’autant plus qu’il paraît si proche de nous et de l’actualité malgré cette distance qu’il prend en se plaçant dans un univers de fantasy et de steampunk.

Plus généralement, ce deuxième tome insiste sur l’héritage des communautés Afro-Américaines, un héritage culturel bercé par le jazz et des légendes qui flirtent avec le vaudou. Le tout au travers d’une saga familiale qui raconte les États-Unis, dans sa violence et ses rancœurs, et souvent son incapacité à ouvrir les yeux et assumer ce qu’il lui arrive. L’écriture de David F. Walker et Chuck Brown est ciselée, bourrée de références à l’histoire moderne et à la culture portée par les descendants des esclaves, qui se retrouvent-là confrontés à une violence sans limite. Pour autant, Bitter Root ne fait pas partie de ces œuvres qui recherchent l’horreur sans raison, les images ne cherchant pas le choc chez les lecteur·ice·s, puisque la peur et la dégoût passent essentiellement par une ambiance pesante et particulièrement oppressante. Les auteurs y trouvent toutefois un bon équilibre avec quelques moments de relâchement pour faire redescendre la tension, profitant justement de ces quelques séquences pour donner un peu de vie à des personnages constamment confrontés à la mort.

© Hi Comics 2021 Walker/Greene

Une forme de beauté dans la mort

Cet équilibre est d’autant plus vrai grâce au travail de Sanford Greene sur les dessins, mettant en scène l’horreur en s’appuyant toujours sur une palette de couleurs bien identifiable qui donne un air poisseux et chaud. Comme si l’Amérique était devenue un enfer, avec son ciel rouge et la désolation qui transpire de chaque maison abandonnée. Je suis vraiment fan de l’univers visuel de Bitter Root, qui est très certainement sa plus grande force. Enfin, on récupère une nouvelle fois en fin de tome quelques articles et témoignages de professeur·e·s et chercheur·euse·s qui parlent d’identité, du massacre de Tulsa et de la place de la magie dans l’imaginaire Afro-Américain. Très instructifs, ces articles apportent un contexte formidable au récit, on y découvre tout un pan d’une culture avec une terrible soif d’en lire un peu plus. Ces articles ne sont évidemment pas indispensables à la lecture des comics, mais cela apporte un vrai plus qu’il serait dommage d’ignorer.

Bitter Root précise ses intentions dans ce deuxième tome et n’en devient que plus piquant, tant grâce à son écriture précise que son univers visuel bourré de bonnes idées. On est face à une œuvre au ton unique, qui a énormément de choses à dire sur la fantasy et le steampunk, mais aussi sur l’actualité et sur la place de la culture Afro-Américaine dans les comics.

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