The Card Counter, poker viscéral

Collaborateur de quelques uns des plus grands cinéastes (Scorsese, Pollack, Spielberg…), Paul Schrader s’est longtemps illustré à l’écriture. Mais il n’est jamais resté bien loin de la caméra, lui qui a multiplié les projets au fil des années en tant que réalisateur. Et c’est à la toute fin de 2021 que sortait son dernier film, The Card Counter, un thriller avec Oscar Isaac.

« Mutique et solitaire, William Tell, ancien militaire devenu joueur de poker, sillonne les casinos, fuyant un passé qui le hante. Il croise alors la route de Cirk, jeune homme instable obsédé par l’idée de se venger d’un haut gradé avec qui Tell a eu autrefois des démêlés. Alors qu’il prépare un tournoi décisif, Tell prend Cirk sous son aile, bien décidé à le détourner des chemins de la violence, qu’il a jadis trop bien connus… » (Condor)

© Courtesy of Focus Features

Échappée criminelle

D’abord un étrange récit sur un joueur de poker, le film ne dévoile pas ses cartes immédiatement en se focalisant avant tout sur ce joueur qui reste en retrait, joue de petites sommes dans des casinos paumés sans chercher la gloire. C’est visiblement un exutoire pour un homme (incarné par Oscar Isaac) qui semble avoir un lourd passé, mais sans pour autant profiter de son habileté toute particulière au poker pour s’enrichir. Jusqu’à ce qu’il croise la route de Cirk (interprété par Tye Sheridan), gamin en perdition, convaincu qu’il trouvera une forme de paix dans une vengeance sanglante contre ceux qui ont fait du tort à son père. S’ensuit une sorte de road trip initiatique, sur les routes des casinos, où le personnage de Oscar Isaac tente de guider le jeune homme vers un échappatoire, afin qu’il évite une spirale de violence qu’il connaît que trop bien. Une tournée des casinos pour gagner de l’argent et offrir un meilleur avenir à ce gamin, mais aussi lui montrer un autre monde, qui n’est pas celui des armes et de la vengeance. Car le film de Paul Schrader n’est pas tendre avec le jeune, lui qui est fasciné par les armes et leur utilisation, il le dépeint comme un de ces trop nombreux adolescents américains blancs qui finissent par commettre des massacres, convaincus qu’ils doivent se venger de quelque chose. C’est un personnage qui installe une forme de malaise, chaque fois qu’il évoque cette violence, et qui fait écho à plusieurs histoires récentes aux États-Unis.

Cela donne un thriller viscéral, qui prend aux tripes, avec une mise en scène qui ne cesse d’insister sur la violence intérieure, celle que le « héros » a trop bien connu avec les traumatismes qui s’ensuivent, ainsi que celle dont rêve presque le gamin en perdition. La conclusion du film est d’ailleurs un bijou de mise en scène, forte et pleine d’émotion, alors que Oscar Isaac se montre meilleur que jamais, tant dans ses regards d’une intensité qui disent énormément de chose sur son désarroi, que le ton qu’il prend face à un Tye Sheridan qu’il semble guider et éduquer. Le charisme de l’acteur ne rend que plus fortes certaines scènes où son personnage, vétéran de l’armée et coupable d’horreurs (que le film n’excuse d’ailleurs jamais), se remémore ses traumatismes à des moments clés de l’histoire où il est question, pour lui, d’éviter au jeune de commettre les mêmes erreurs. Sorte de récit antimilitariste, le film met à mal les discours patriotiques qui feraient des vétérans de l’armée des sortes de héros sans reproches, victimes de leurs propres actes. Le personnage d’Oscar Isaac a pleinement conscience de ses responsabilités, il ne s’en excuse pas au nom des ordres suivis, et c’est ce qui le rend aussi pertinent.

© Courtesy of Focus Features

Sincérité du repentir

Oscar Isaac est d’ailleurs brûlant de vérité et de sincérité, incarnant ce rôle avec une force qui lui donne tant de hauteur. Mais il est aussi mis en exergue par la réalisation classieuse de Paul Schrader, proche de ses personnages tout en les mettant face à leurs propres erreurs, utilisant les casinos et toutes les dérives qu’ils incarnent pour mieux raconter les sorties de route de son héros. On est dans l’intime, le personnel, une proximité avec les personnages qui est sublimée par la photo d’Alexander Dynan, qui avait déjà fait de belles choses avec Paul Schrader en 2017 dans Sur le chemin de la rédemption, et qui là encore sait parler avec ses images, raconter les traumatismes dans chaque détail d’une photo généreuse.

Viscéral et poignant, The Card Counter n’est jamais tendre avec ses personnages. Maltraités et condamnés par un récit qui les met face à leurs démons, les deux hommes qui partagent la route ensemble en direction d’un échappatoire, espérant s’en sortir et éviter de retomber dans une spirale de violence. Fort de sa mise en scène et de son final magistral, The Card Counter est un coup de cœur.

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