Glass, l’échec du mythe du super-héros

Conclusion de la trilogie initiée par M. Night Shyamalan en 2000 avec Incassable puis ravivée en 2017 avec Split, Glass est l’aboutissement de sa vision : des héros détruits, cassés, symboles d’une toute-puissance mise à mal par un monde qui les rejette. L’échec d’un modèle qui fascine pourtant depuis plus de soixante ans.

David Dunn (Bruce Willis), le survivant « incassable » d’une catastrophe ferroviaire se lance à la poursuite de « la Bête », la personnalité surhumaine de Kevin Wendell Crumb (James McAvoy), souffrant d’un trouble dissociatif de l’identité. Ils vont se faire attraper et se retrouver en hôpital psychiatrique aux côtés de Elijah Price (Samuel L. Jackson) le « Bonhomme qui casse », auteur d’un attentat en 2000 qui n’avait pour objectif que de révéler les pouvoirs de Dunn. C’est la doctoresse Ellie Staple (Sarah Paulson) qui les réunit dans cet institut pour les observer et les convaincre que leurs pouvoirs surhumains ne sont en réalité qu’une illusion de leur esprit.

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Paralyzed

Déconstruction du mythe du super-héros, la trilogie de M. Night Shyamalan atteint son apogée avec une conclusion qui s’évertue à détruire l’idée de l’homme doté de pouvoirs surhumains. Pris à partie par la doctoresse incarnée par la géniale Sarah Paulson, les trois « héros » ou « vilains » se retrouvent confrontés à leurs démons, à leurs pensées et à cette idée terrible que leurs pouvoirs ne seraient que le fruit de leur imagination. Elijah Price est cet homme complètement fou qui croit voir dans les comics une sortie de prophétie annonciatrice. Une prophétie qui mettrait les surhumains au centre du monde jusqu’à l’affrontement final. On suit alors tout au long du film un travail de thérapie, terriblement extrême, menée par la doctoresse dans l’espoir de voir ses patients accepter l’idée que leur force ne soit qu’une illusion. C’est la déconstruction du héros, une manière de lui montrer que ses prétendus super-pouvoirs ne sont que fantasmés et que c’est ces rêves qui lui permettent d’émuler une prétendue force surhumaine. Le cheminement psychique, quasi-métaphysique proposé par M. Night Shyamalan est captivant : on a les ingrédients du super-héroïsme mis à mal, presque comme une thérapie divine, avec une confrontation à la réalité qui tourne au ridicule les comics. Comme ce magasin de comics à l’allure sombre et son manichéisme évident qui divise en deux rayons avec d’un côté les héros, et de l’autre les vilains. Alors que le « vilain » de l’histoire, la Bête, a laissé partir la jeune femme qu’il avait kidnappé tandis que le « héros » David Dunn est considéré comme un dangereux fugitif. Une vision amère du super-héroïsme promu par la pop culture depuis des années, et c’est pourtant l’épisode de la trilogie de M. Night Shyamalan qui ressemble le plus à un film de super-héros.

C’était inévitable, l’affrontement annoncé aura lieu, et c’est là que le film va dévoiler toutes les idées que ses prédécesseurs ont installées. De l’homme brisé en fauteuil roulant dont l’esprit vif devient une faiblesse, à l’incassable devenu trop vieux et la Bête qui perd de vue sa propre quête, c’est des héros devenus caricatures d’eux-mêmes qui se retrouvent dans une conclusion qui ne pouvait que mal finir. Une conclusion portée par James McAvoy, interprète de ce jeune homme aux personnalités multiples que l’on découvrait il y a deux ans dans Split. Un homme brisé, traumatisé, dont les personnalités viennent protéger celui qui a souffert. Sa relation avec le personnage incarné par Anya Taylor-Joy joue évidemment un rôle important, mais c’est bien la performance de James McAvoy qui nous captive. Sa capacité à passer d’un personnage à l’autre apparaît toujours comme un tour de force tant il l’exécute avec fluidité et précision. Je pourrais être méchant en y voyant un vrai contraste avec Bruce Willis qui continue de faire carrière sur un même personnage qu’il incarne depuis vingt ans dans tous ses films, mais… Je ne suis pas si méchant, si ?

Devil is Fine

D’autant plus que cela traduit aussi un film parfois instable, une narration qui peine à se lancer et un réalisateur qui joue sur deux plans, d’abord une réelle volonté de faire son propre film de super-héros avec les codes du genre, et en toile de fond une réflexion sur l’héroïsme qui le tourne en ridicule. L’affrontement final presque grotesque traduit d’ailleurs pleinement cette ambiguïté avec des plans larges montrant un affrontement assez misérable et pas vraiment impressionnant, tandis que les personnages l’annoncent comme un affrontement qui va changer le monde. Le grandiloquent se mêle à la réalité et fait tomber, comme un échec, le mythe du super-héros. Celui érigé en icone par la pop culture ne devient qu’un homme misérable, prisonnier de son corps et de son esprit, et qui finit par sombrer dans le ridicule. M. Night Shyamalan porte un regard intéressant sur le genre mais échoue parfois dans son exécution avec un rythme en dents de scie. Pourtant il est difficile de ne pas avoir une forme de sympathie pour cette conclusion : si Incassable et Split étaient très différents, Glass les rassemble assez habilement et offre une dynamique plutôt sympa entre les trois personnages.

Aussi curieux qu’inconsistant, Glass est un bon résumé du travail de M. Night Shyamalan et de sa trilogie super-héroïque. Il est aussi simple de la détester que de l’aimer, mais il me semble indéniable qu’elle évoque nécessairement de nombreuses choses aux amateurs et aux amatrices de pop culture. Pas toujours juste, souvent plein de bonne volonté et avec une mise en abyme intéressante du cinéma de super-héros, Glass est une bonne conclusion pour une trilogie qui n’a cessé d’interroger sur sa nature.

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5 réflexions sur “Glass, l’échec du mythe du super-héros

  1. C’est une critique on ne peut mieux écrite que j’ai parcourue, avec plaisir ! Glass semble convaincre les uns, et décevoir les autres. Je crois que tu mets l’accent sur ses défauts et ses qualités. Cela dit, j’hésite toujours à aller le voir, d’autant que les séances commencent à se faire rares et que je n’ai que de vagues souvenirs de Split (et surtout Incassable).

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    1. Très franchement je n’avais presque aucun souvenir de Incassable (je voulais revoir le film avant, mais pas eu le temps) pourtant Glass est bien passé. Tant que tu te souviens des événements principaux (l’attentat, les personnages) c’est amplement suffisant !

      Et merci pour le reste !

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  2. Comme tu le dis, le film est assez inconsistant. Je voulais vraiment l’adorer, voir cette magnifique trilogie se conclure en beauté, mais le pari de combiner les deux précédents pour porter un regard sur le genre super-héroïque n’est qu’à moitié réussi pour ma part. Je suis sorti de la séance avec un sentiment de « tout ça pour ça ? » tant ça m’a semblé bancal et, pire que tout, grossier sur certains points. Mais bien que partiellement décevant, il mérite d’être vu et revu pour ce qu’il propose, ou tout du moins tente de proposer. Ça reste un film différent assez « unique » et intéressant.

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    1. Je dois avouer que je n’étais pas un fan de Incassable, tandis que j’avais beaucoup aimé Split pour James McAvoy. Je comprends le « tout ça pour ça ? » mais j’ai trouvé la réflexion sur la condition super-héroïque et la portée des comics tellement intéressante que le film m’a donné une excellente impression.

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      1. Très honnêtement, j’ai trouvé le propos sur le comics plus intéressant dans Incassable, bien qu’il soit très simple. Dans Glass, c’est à mon sens faussement génial, bien que ce ne soit pas dépourvu d’intérêt comme tu le dis !

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