Un jeu, une histoire #3 : Sayonara Wild Hearts, le concept de l’album pop interactif

Au petit jeu des trouvailles et de la recherche de concepts uniques qui anime tant bien que mal la chronique « Un jeu, une histoire », je me suis retrouvé face à Sayonara Wild Hearts. Après la révolution du gameplay de Max Payne et l’apport du témoignage dans Enterre-moi, mon amour, il est grand temps de s’intéresser à un nouveau concept : celui d’un album de musique pop devenu jeu vidéo. Musique ou jeu, les développeurs indépendants suédois de Simogo ont eu bien du mal à faire un choix, mais une chose est sûre : c’est une pépite, et il est sorti sur à peu près tout ce qui permet de jouer (consoles, ordinateur, smartphone.)

Il serait compliqué de parler de « l’histoire » de Sayonara Wild Hearts sans trop en dévoiler, mais ses développeurs la présentent comme la vie tourmentée d’une jeune femme dont le cœur brisé remet en cause l’équilibre du monde. Tout un programme, mais surtout une bonne excuse pour l’emmener sur l’autoroute de ce que l’on peut qualifier de « bordel maîtrisé », un grand mélange de jeu de course, de tir et de rythme.

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© Sayonara Wild Hearts, 2019, Simogo – Annapurna Interactive

« A Pop Album Video Game »

Les développeurs assument pleinement ce mélange des genres et des univers. Sayonara Wild Hearts s’imbrique autour d’une bande-originale composée par Daniel Olsén, formidable compositeur et sound designer qui a fait ses armes dans la bande-originale pour jeux indépendants. Bien épaulé par la sublime voix de Linnea Olson, il propose une bande-originale à grands coups de synthétiseur, aux tendances qu’on identifie presque à la pop japonaise. C’est sur cette base que le duo de développeurs Simon Flesser et Magnus Gardebäck s’est appuyé pour proposer une aventure interactive aux accents surprenants. L’action est effrénée, les phases de jeu s’enchaînent de manière fluide et passent aussi bien d’obstacles à éviter au jeu de tir, au jeu de rythme. Mais une chose ne change jamais : le jeu se joue toujours avec deux boutons, un pour bouger le personnage et un pour réaliser les actions proposées par le jeu. Facile à prendre en main, le jeu multiplie les références, à l’image de son niveau « Hate Skulls » qui rappelle énormément le fameux Rez sorti sur Dreamcast et Playstation 2 au début des années 2000, et toute cette époque de rail shooters qui est aujourd’hui révolue.

Mais il est bien réducteur d’identifier Sayonara Wild Hearts à un seul jeu, ou à un seul genre. Les développeurs ont créé leur propre style avec cette idée « d’album pop interactif », où la musique rythme l’action, accompagnée de la géniale narration de Queen Latifah qui s’est retrouvée sur le projet sans trop qu’on sache comment. Pourtant le jeu n’est pas qu’une expérience un peu surprenante, il offre une véritable dimension de « scoring » (c’est-à-dire obtenir le plus de points possible dans chaque niveau) qui, là encore, renvoie à une époque aujourd’hui révolue. Le scoring et la musique sont autant de bonnes raisons d’y revenir, encore et encore, pour améliorer son score ou simplement pour réécouter un morceau. Car ce fameux « album pop » concocté par Daniel Olsén est une vraie réussite. Comme sorti d’une autre époque, ou d’un autre lieu, il nous emmène dans une longue balade pleine de subtilités, qui rappelle autant les meilleures heures de la pop que, sur certains morceaux, quelques choses de plus moderne même s’il y a toujours cet arrière-goût de kitsch qui fonctionne tout de même très bien. La musique offre d’ailleurs bon nombre d’interprétations, entre la nostalgie que l’album inspire initialement et l’espoir représenté par une certaine forme de modernité (avec des références musicales plus récentes), donnant un sens tout particulier à l’aventure de l’héroïne ; elle traverse plusieurs étapes qui lui permettent de faire son deuil, retrouvant peu à peu les morceaux d’un cœur brisé qui a détruit son petit monde.

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© Sayonara Wild Hearts, 2019, Simogo – Annapurna Interactive

La beauté d’un concept

Les développeurs ont d’ailleurs eu la bonne idée de ne pas s’intéresser aux causes de ce cœur brisé : histoire d’amour, perte d’un être cher, peu importe. Ils se cantonnent à l’aventure qu’évoque l’album, une aventure à 100km/h qui symbolise le terrible enchaînement des émotions en plein deuil. La direction artistique, outre la musique, est d’ailleurs absolument sublime et permet au jeu d’avoir une identité visuelle particulièrement marquée. Avec ses tons roses, bleus et violets, chaque scène offre une certaine douceur à l’œil malgré le rythme plutôt élevé de l’action, sans jamais tomber dans la facilité des néons bleus et roses qui alimentent trop de films et jeux vidéo depuis quelques années. Minimaliste dans sa modélisation des environnements, le jeu pousse notre attention sur l’excellent travail de rythme des niveaux qui se cale sur celui imposé par les nombreuses pistes de l’album. Sayonara Wild Hearts ne dure que deux heures avant d’en voir le bout, juste le temps de l’album pop de Daniel Olsén, mais c’est deux heures d’une maîtrise sans faille qui donne sacrément envie de voir ses développeurs réitérer l’expérience un jour ou l’autre. Parce que l’on s’interroge finalement assez peu sur la nature des jeux vidéo et ce qu’ils peuvent créer ou imaginer, mais c’est toujours fascinant de voir des concepts émerger au fil des années avec des développeurs qui tentent quelque chose de différent. Parler de ces concepts est au centre même de la chronique « Un jeu, une histoire » et Sayonara Wild Hearts en est un excellent représentant, tant pour son idée initiale que la qualité de son exécution.

Concept osé, Sayonara Wild Hearts est une curiosité qui parvient à allier musique et jeux vidéo de la meilleure des manières. Album pop mémorable, il offre aussi une expérience vidéoludique particulièrement marquante à la faveur de sa direction artistique et de sa proposition de game design, le tout grâce à son duo de créateurs qui ont su manipuler les deux univers avec talent. C’est une des très belles réussites indépendantes de l’année 2019.

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