Portrait de la jeune fille en feu, quand la toile prend vie

Du 15 au 21 janvier se tient le Festival Télérama, l’occasion de découvrir pendant une semaine les films qui ont marqué l’année écoulée. Parmi eux se trouve Portrait de la jeune fille en feu, un film de Céline Sciamma qui a fait succomber la critique depuis sa première diffusion à Cannes, mais que je n’avais pas encore eu l’occasion de voir. C’est désormais réparé, et le film est à la hauteur des attentes.

L’artiste peintre Marianne (incarnée par Noémie Merlant) arrive sur une île bretonne auprès d’Héloïse (Adèle Haenel), la fille d’une comtesse qui a commandé un portrait de la jeune femme avant qu’elle parte rejoindre le fiancé que l’on a choisi pour elle, à Milan. Les deux femmes vont apprendre à se connaître et donner vie à la peinture.

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© Portrait de la jeune fille en feu, 2019, Pyramide Films

Orphée et Eurydice

Marianne est une peintre passionnée, ses élèves lui demandent l’origine de ce tableau qu’elle a nommé « portrait de la jeune fille en feu » : un tableau venu d’une autre époque, où elle était invitée sur une île bretonne pour peindre une femme qui refuse de poser. Le film de Céline Sciamma a marqué les esprits au dernier Festival de Cannes pour sa justesse. Couronnée d’un prix du scénario -même si son film méritait probablement encore plus-, la réalisatrice offrait une œuvre complète et fondamentale dans le paysage cinématographique français. Plus que ce que le film raconte, c’est les qualités de la réalisatrice qui sont reflétées par le film, avec un goût prononcé pour la photographie, exquise, intense, qui met ses héroïnes à l’épreuve de la peinture. C’est le bon moment pour l’avouer ; rare sont les films qui me prennent à ce point à défaut et me rappellent mes immenses lacunes dans certains domaines. La peinture en fait partie et le film semble s’en inspirer à bien des niveaux, rendant l’analyse relativement périlleuse. Mais difficile de passer à côté de la volonté de la réalisatrice de faire vivre la peinture dans bon nombre de scènes entre clair-obscur et compositions qui donnent un élan pictural à la cinématographie. Le portrait, réalisé à mesure que la jeune fille se dévoile à la peintre, s’affiche peu à peu aux yeux des spectateurs qui se retrouvent face à une peinture qui prend vie.

Les deux actrices principales ne sont pas étrangères à l’effort, les poses d’Adèle Haenel sont sublimées par les regards de la peintre incarnée par Noémie Merlant, elles offrent à Sciamma un investissement sans faille dans des rôles qui portent la colère et l’opposition à un monde qui ne les voit que comme objets. L’amour est certes littéral, pur et inconditionnel, mais ce qui passionne c’est la manière dont les personnages évoluent dans leur époque, dans l’ombre d’un mariage que l’héroïne refuse, faisant de l’effort artistique un moyen de s’échapper de l’île qui l’emprisonne. Les mots retentissent et la caméra de la réalisatrice saisit l’instant, l’intensité d’une relation qui n’est pas vouée à durer malgré les sentiments qui se développent. On note aussi la présence de Luàna Bajrami dans le rôle d’une servante qui semble naïve, ouverte sur un monde qu’elle ne connaît pas et dont elle doit tout apprendre. A la manière de la toile encore vide de tout portrait, elle représente une jeune génération qui se découvre dans un monde différent, plus moderne. L’actrice excelle d’ailleurs dans ce rôle en faisant preuve de retenue.

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© Portrait de la jeune fille en feu, 2019, Pyramide Films

Le mouvement et l’image

Céline Sciamma insuffle un mouvement, elle se balade entre un cadre qui rappelle sa thématique de la peinture et d’autres fois, la passion qui unit les deux femmes. Mais c’est toujours grâce à sa manière de mettre en mouvement ses personnages que la réalisatrice impressionne. Le film a certes été récompensé pour son scénario à Cannes, mais c’est bien l’image, le sens de la composition et du mouvement qui donnent au long métrage une force formidable. A la manière de cette conclusion qu’il est difficile de se sortir de tête après avoir vu le film, où dans une dernière séquence Adèle Haenel montre son talent sur l’Été de Vivaldi, un vrai moment de grâce mis en scène par une réalisatrice qui ne laisse décidément rien au hasard. Tout est juste, pur et captivant dans le Portrait de la jeune fille en feu.

Peintre ou cinéaste, Céline Sciamma livre une œuvre dense et intense. Le Portrait de la jeune fille en feu est celui d’un amour sincère, d’une émancipation qui porte la sororité au-delà des conventions de son époque. Riche et moderne, la peinture prend vie et devient un grand moment de cinéma. Adèle Haenel et Noémie Merlant sont des actrices formidables, leur couple à l’écran n’est que sublimé par leurs interprétations incontestablement justes.

2 réflexions sur “Portrait de la jeune fille en feu, quand la toile prend vie

  1. J’ai beaucoup entendu parler de ce film, mais je ne m’étais pas penchée dessus. Du coup, merci pour le rattrapage ! Les thématiques abordées et la manière dont tu le présentes me font de l’œil. Ah, j’ai tellement de films à rattraper … !

    Aimé par 1 personne

    1. Ah ça, moi-même en regardant tant de films chaque mois, je n’ai vu celui-ci que maintenant. Ça fait bien longtemps que j’ai abandonné l’idée de tout voir :D
      Après, on se laisse porter au gré des envies et des recommandations, je trouve que c’est le meilleur moyen de tomber sur des choses intéressantes.

      Aimé par 1 personne

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