1917, l’inhumanité au prisme du plan-séquence

Cinq ans après le succès de Birdman de Iñárritu aux Oscars, le réalisateur britannique Sam Mendes s’essaie lui-aussi à l’exercice du faux plan-séquence avec 1917, un film prenant place dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. « Faux » car le plan-séquence n’est pas continu, il s’agit en réalité d’une multitude de plans-séquence qui sont ajoutés bout à bout de la manière la plus fluide possible. Un exercice compliqué dans lequel le cinéaste se plonge corps et âme, devenant même un des favoris pour la statuette hollywoodienne.

6 avril 1917, la guerre bat son plein et le caporal Will Schofield (interprété par George MacKay) est embarqué par son camarade Tom Blake (joué par Dean-Charles Chapman) dans une quasi-mission suicide qui lui a été donnée par son commandement : traverser seul le no man’s land et les lignes ennemies pour délivrer un message à une autre compagnie, où 1 600 soldats britanniques sont sur le point de se jeter dans un piège tendu par l’armée allemande.

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© 1917, 2020, Universal Pictures France

Une proposition incomplète

La mission est terrible, les lignes de communication sont coupées et personne ne s’aventurait vraiment à l’époque sur le no man’s land, cette vaste terre entre les tranchées des deux camps où les corps sans vie gisent dans la boue. Des visions d’horreur auxquelles les deux personnages vont faire face, et qui mettent de suite le spectateur dans une ambiance morbide qui tente de montrer la cruauté de la Grande guerre. Et le réalisateur Sam Mendes fait un choix particulier, celui du plan-séquence. Étirer ce type de prise de vue à l’échelle d’un long métrage n’a rien de nouveau, néanmoins l’exercice tente d’apporter un nouveau regard sur la Grande guerre et ses tranchées. La marche des deux héros dans ces interminables tranchées alors qu’ils sont sur le point de partir vers le no man’s land promet d’ailleurs de bons moments, mais l’exercice de style peine à s’installer sur la durée et la technique devient une bonne excuse pour sortir du film et se focaliser sur les erreurs qui se glissent ici et là. Progression parfois invraisemblable, coupures grossières qui tentent de masquer péniblement le passage d’un plan à l’autre avec une caméra qui passe derrière un mur ou dans le dos d’un personnage, 1917 et Sam Mendes ont bien du mal à nous faire croire à leur proposition. Néanmoins deux très belles scènes viennent rappeler qu’une fois maîtrisé, le plan-séquence peut être un vrai gain pour l’émotion : une scène dans la nuit où les jeux de couleurs et d’ombres rappellent tout le talent du chef opérateur Roger Deakins, mais également toute la séquence finale où on ressent, enfin, toute la violence et l’inhumanité de la guerre. Un propos pourtant moteur pour le cinéaste qui raconte maladroitement le no man’s land dans le premier tiers du film, en passant plus de temps à montrer l’horreur qu’à suggérer son impact sur ses personnages.

Et c’est bien le problème de 1917. Le plan-séquence ne se justifie jamais vraiment, et ne parvient pas à saisir l’intensité du moment dans les quelques scènes qui auraient pu en bénéficier. La mise en scène est souvent très pauvre, comme si le cinéaste se cachait derrière « l’exploit technique » sans trop s’attarder sur le reste, malgré l’implication de George MacKay et Dean-Charles Chapman qui donnent corps à des personnages malmenés par la guerre, désœuvrés face à ce que l’homme a de plus mauvais. Il y a certes deux très belles scènes, qui prouvent d’ailleurs que ce type de prise de vue peut avoir un réel intérêt, mais Sam Mendes ne l’utilise jamais vraiment convenablement dans le reste de son film. Le plan-séquence devrait être au service de la mise en scène, de la photographie de Roger Deakins et de la narration qu’il souhaite en tirer. Au contraire on se retrouve avec un film qui mise pleinement sur l’émotion et l’immersion, avec un cinéaste qui peine à composer ses plans et insiste sans cesse sur le ressenti sans pour autant parvenir à capter un spectateur qui passe plus de temps à chercher les erreurs. La faute peut-être à un point de vue finalement trop éloigné de l’action, 1917 ayant bien du mal à nous montrer la guerre dans les yeux de ses personnages principaux.

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© 1917, 2020, Universal Pictures France

L’émotion comme excuse

Et c’est un problème récurrent pour le genre, Birdman souffrait de la même manière -bien que Iñárritu s’en sortait un peu mieux avec une utilisation habile du théâtre. Le plan-séquence à l’échelle d’un film ne devient qu’un outil de promotion alors qu’il devrait servir l’intensité d’une scène. A l’image un peu de Reviens moi de Joe Wright qui, en 2007, était bien plus pertinent lorsqu’il montrait la plage de Dunkerque pendant la Seconde guerre mondiale dans un plan-séquence très inspiré. Sam Mendes tente tout de même, comme à son habitude, d’appeler à de nombreuses références pour donner une certaine consistance à son film, mais si on voit aisément les similarités visuelles avec Dunkerque de Christopher Nolan et un propos proche de Il faut sauver le soldat Ryan de Steven Spielberg, 1917 n’a pas leur pertinence ni leur sens de la mise en scène.

Plus suiveur que créateur, Sam Mendes multiplie les références dans un film qui délaisse la beauté du cadre au profit d’une prise de vue qu’il peine à justifier. Le plan-séquence impressionne certes par les moyens mis en œuvre, mais le résultat final est grossier et peu convaincant, avec des coupures trop visibles et une émotion laissée loin des tranchées. Certes deux scènes sont très réussies, grâce au travail du chef opérateur Roger Deakins, mais cela fait bien peu pour un film qui traîne en longueur et qui ne parvient pas à nous faire croire en sa proposition.

3 réflexions sur “1917, l’inhumanité au prisme du plan-séquence

  1. Je n’ai pas vu ce film, mais je partage ton avis sur le côté marketing que prend le plan séquence, ça devient presque un argument à part entière, comme si la technique était le plus important. Sur tout un film, ça donne vraiment l’impression que le réalisateur veut montrer qu’il a la plus grosse. C’est un procédé qui peut être très puissant, mais le faire juste pour impressionner, ça fait perdre de son impact. Je ne suis pas connaisseur, mais là où j’avais apprécié son utilisation sur tout un épisode, c’était dans The Haunting of Hill House.

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    1. Je n’ai pas vu The Haunting of Hill House (trop effrayant pour moi :D) mais oui, lorsque le plan-séquence est au service de la narration (plutôt que l’inverse, comme dans 1917) alors c’est une prise de vue qui peut être super intéressante. Par exemple le plan-séquence de Old Boy est un grand moment de cinéma.
      Après à l’échelle d’un film, à la limite je trouvais la proposition de Victoria (le film allemand) plutôt intéressante dans la mesure où, non seulement le film a été effectivement tourné en une seule prise (contrairement à 1917 ou Birdman qui sont des assemblages de plusieurs prises), mais en plus l’utilisation du plan-séquence devenait presque indispensable au regard de ce que souhaitait raconter son créateur.

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      1. Je ne connais pas ces films mis à part Birdman mais j’irai tout au moins regarder les fameux plans séquences en question s’ils sont sur Youtube! Et je crois que tu tiens là une bonne idée d’article à part entière 😏

        Aimé par 1 personne

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