Police, l’apologie du « oui mais »

Aborder la police ne peut jamais être fait à la légère, encore moins en 2020 où bon nombre de personnes ont tenté tant bien que mal de montrer les violences et les responsabilités de l’institution. Anne Fontaine s’attaque au sujet avec un casting qui fait rêver, mais on sent très vite les difficultés d’un discours relativiste qui a du mal à passer malgré de bonnes choses.

Trois flics (incarnés par Virginie Efira, Omar Sy et Grégory Gadebois) sont chargés de raccompagner à la frontière un étranger (joué par Payman Moaadi) qui affirme pourtant être menacé de mort dans son pays. Une longue route vers l’aéroport les attends, où leur conscience est remise en cause.

© 2020 STUDIOCANAL

Relativiser pour mieux ignorer

Ces dernières années, on a souvent parlé de politique dans l’art, que ce soit pour montrer l’importance des prises de position ou les tentatives vaines de certains créateurs de s’en affranchir. Mais quand on aborde la Police, en tant qu’institution de l’État, c’est impossible d’ignorer la portée politique du sujet. Pourtant le cinéma ou les séries policières peinent encore beaucoup à l’assumer, ce qui mène d’ailleurs parfois à voir une certaine forme de « propagande » dans la manière de représenter la police à l’écran. Le policier représente souvent le bien, l’ordre et la morale face à des criminels sans remords ; remarquez d’ailleurs bien que l’idée « d’ordre » apparaît régulièrement quand on s’intéresse aux fonctions de la police. Maintenir l’ordre, un concept central et caractéristique du maintien au pouvoir des puissants dans les dystopies qu’aiment inventer et raconter les auteurs et autrices de science-fiction et d’anticipation. Pourtant dès lors qu’on fait de policiers les personnages principaux d’une oeuvre, ils portent cet idéal « d’ordre » et de loi, qu’ils font respecter quitte parfois à jouer avec les limites, en apparaissant cette fois-ci pas comme des pantins d’une institution totalitaire (comme dans les dystopies) mais plutôt comme des garants de la paix civile. Et c’est sur cette idée d’ordre que joue Police en mettant ses protagonistes, notamment le personnage incarné par Virginie Efira, face à une situation où la bonne chose à faire au regard de « l’ordre » qu’elle protège n’est plus si évident. Mais poser cette question qui provoque un cas de conscience chez ses personnages nécessite aussi de prendre position, une chose que Anne Fontaine prétend ne pas faire en surfant sur un « et en même temps » qui ferait pâlir de jalousie le Président de la République. On parle désormais outre-Atlantique de « copaganda« , un terme qui m’est revenu en tête plusieurs fois face à un film qui se divise en deux actes aux tons radicalement différents, comme si un fait pouvait en excuser un autre et constituer ainsi une forme de neutralité.

Le premier, c’est le quotidien des policier(e)s : on nous parle de la peur, du traumatisme face à la mort, ou de manière plus triviale de ces satanées vieilles voitures de patrouille qu’on ne veut toujours pas leur changer. Un premier acte qui a du mal à passer tant il reprend les éléments de langage et les arguments mis en avant ces dernières années pour excuser toute violence policière, mais qui en plus alimente cet imaginaire selon lequel le policier ne pourrait pas être responsable de ses actes les plus cruels car la société le pousse à bout. Le film passe en revue tout ce qu’on pourrait entendre dans la bouche d’un syndicaliste policier et cela m’a mis particulièrement mal à l’aise. Son deuxième acte arrive ensuite sur la promesse initiale du film : le raccompagnement à la frontière. Le basculement s’effectue lorsque la policière est confrontée brutalement à la réalité d’un centre de rétention administrative. L’un de ces centres qui valent à la France condamnations et remontrances en tout genre de la part d’institutions et organisations défendant les droits de l’homme, et que Anne Fontaine raconte plutôt bien avec une mise en scène très grave qui donne le sentiment d’être arrivé dans un autre pays. Mais elle fait vite le lien avec la France, au-delà des grillages : ces horreurs ont lieu sur notre sol et c’est le premier choc pour son héroïne qui semble soudainement découvrir son métier. Alors très vite la question de la désobéissance se pose pour elle et son partenaire incarné par Omar Sy, mais il y a toujours une forme de complaisance avec l’uniforme et ce qu’il représente qui permet à ses protagonistes et à l’institution elle-même de se détacher de ses actes. Un peu comme si tout était excusable au nom des conditions de travail et des ordres reçus, faisant du film une douloureuse tentative de montrer la désobéissance d’agents de police sans jamais daigner s’interroger sur l’institution qu’ils représentent pourtant au quotidien. Un bon moyen d’ignorer, d’invisibiliser et de fermer les yeux sur des réalités désagréables et traiter le sujet comme s’il était sans conséquence.

© 2020 STUDIOCANAL

Une réflexion réduite à néant

Tout cela ne s’arrange en rien en découvrant que si la policière réagit en faveur de l’étranger, ce n’est pas à cause de l’histoire de ce dernier. Non, le fait qu’il affirme être menacé dans son pays et torturé à maintes reprises n’est au mieux qu’une anecdote au milieu d’un flot de dialogues où l’on se contente plutôt de rappeler que la policière n’est qu’émotive et sensible. Après tout, il faut croire qu’on en est encore réduit à résumer un personnage féminin à ses émotions, comme si elle ne pouvait jamais être guidée par la raison. Le traitement du personnage étranger, incarné par Payman Moaadi du mieux qu’il le peut malgré une écriture assez désastreuse, est assez révélateur de l’intention du film : il ne s’agit pas ici de parler de l’horreur vécue par les demandeurs d’asile en France et leurs mauvais traitements souvent dénoncés, mais plutôt de trouver des excuses à une institution qui s’achète une bonne conscience l’espace d’une heure et demie dans une fiction à laquelle on ne croît pas vraiment. Et c’est pas la réalisation plan-plan qui n’a pas trop l’air de savoir quoi faire de l’espace qui change grand chose. Le très long segment du film tourné dans l’habitacle de la voiture de police aurait pu avoir un certain impact, surtout au moment de remettre en cause les actes de ses protagonistes, mais c’est dans l’ensemble sans intérêt.

Qu’il est navrant de voir que le cinéma puisse encore aborder la police de la sorte. Pénible que le « oui mais » l’emporte face à la responsabilisation et le questionnement sur les violences d’État contre les citoyens et les étrangers. Utiliser le malheur vécu par les demandeurs d’asile dans le seul objectif de raconter à quel point les policiers sont tristes, c’est au mieux minable, au pire franchement écœurant.

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