La Fille au bracelet, un silence assourdissant

La Fille au bracelet fait partie de ces nombreux films sortis quelques semaines avant le début du confinement en France, dû au Covid-19, qui ont ainsi vu leur exploitation en salles tourner court. Mais à situation exceptionnelle, réponse exceptionnelle, voilà que le film a pu bénéficier d’une sortie anticipée en VOD. L’occasion pour moi de découvrir ce film qui réunit les deux César 2020 de la meilleure actrice et du meilleur acteur, Anaïs Demoustier et Roschdy Zem.

Lise (incarnée par Melissa Guers) porte un bracelet depuis deux ans, surveillée en attendant son procès alors qu’elle est accusée d’avoir assassiné sa meilleure amie. Dans une recherche de la vérité menée par l’avocate générale (jouée par Anaïs Demoustier), elle est soutenue au quotidien par son père (Roschdy Zem).

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© La Fille au bracelet, Le Pacte, 2020

La pudeur de l’audience

La découverte est brutale, l’adolescente que tous les indices semblent accuser est arrêtée sur la plage alors qu’elle se baignait tranquillement avec sa famille, dans une scène d’une banalité innocente. Deux ans plus tard, la voici dans le « box des accusés », ce lieu de tous les fantasmes où l’humanité est laissée au pas de la porte. Comme une bête en cage, elle se retrouve derrière un plexiglas, condamnée à écouter une avocate générale qui fera tout pour prouver qu’elle n’est qu’une meurtrière qui a sauvagement tuée sa meilleure amie. L’accusée est interprétée par Melissa Guers, une jeune actrice capable de susciter autant l’empathie qu’une crainte terrible, rappelant même souvent dans ses regards et ses mimiques l’ultime scène de Sharp Objects où un personnage oscille entre l’innocence et la terreur. Si le réalisateur ne s’intéresse pas tant que ça à faire la vérité sur l’affaire, il cherche avant tout à montrer ces mécanismes de défense et d’attaque qui font le jeu de l’audience, qui inspirent la peur ou parfois la délivrance. Car on trouve en face de l’accusée cette avocate générale, hautement détestable -car c’est aussi son rôle- incarnée par Anaïs Demoustier, avec une justesse absolument formidable. Parfaite dans ce rôle d’une juriste avide de vérité, quitte à humilier l’accusée. Si l’essentiel du film passe par la tension installée dans ces scènes d’audience et on y reviendra plus bas, sa force réside également dans la mise en scène de ce duel où l’accusée est mise à nue, face à la brutalité des faits, quitte à épier comme un voyeur chaque détail de sa vie. Pourtant, le réalisateur garde une distance et une hauteur sur le sujet qui évite un des pires écueils du genre en ne montrant pas les pièces à conviction les plus dures.

L’autre erreur commune au genre qu’il évite avec brio, c’est dans sa manière de le raconter. Il a parfaitement saisi les enjeux et le ton d’un tel événement : exit les discours grandiloquents, les portes qui claquent et le juge du siège qui hurle face à l’audience, place à des silences assourdissants et la recherche de la vérité dans chaque détail. Les interventions des parents à la barre sont glaçantes, les témoins sont hésitants, le juge est perdu face à l’attitude des uns et des autres, tandis que chaque preuve d’une culpabilité ou d’une innocence est vidée de sa substance, ne servant que de point d’ancrage à des argumentaires des deux parties qui sont capables, chacune,  de dire tout et son contraire sur le même élément de preuve. Parmi les parents que l’on vient invectiver à la barre, responsabiliser pour le destin de leurs enfants comme s’ils étaient eux-mêmes accusés, on retrouve Roschdy Zem et Chiara Mastroianni. Tous deux à la hauteur de la tâche, qui n’est pas sans difficulté. Chiara Mastroianni incarne une mère égnimatique face à ce qui tombe sur sa famille, dont toute la subtilité se dévoile dans la dernière partie du film, tandis que Roschdy Zem tente de concilier un quotidien « normal » et la violence des audiences.

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© La Fille au bracelet, Le Pacte, 2020

Le combat pour la vérité

C’est d’ailleurs un autre point où le film excelle. Le réalisateur installe un contraste saisissant entre l’audience et la relative légèreté des séquences à la maison ou dans la voiture, comme des moments de décompression où l’accusée redevient une jeune femme qui tente vivre comme les autres. Pourtant beaucoup de choses lui rappellent la réalité : l’isolement, son petit frère qui l’interroge sur la prison qui l’attend peut-être et surtout ce bracelet à la cheville qui lui rappelle que la légèreté de la vie de famille n’est qu’une illusion de liberté. Et c’est finalement là que Stéphane Demoustier réussit son pari, en faisant de La fille au bracelet cette aventure dans ce que la justice a de plus grave et de plus déshumanisé.

D’une retenue sincère dans sa mise en scène du procès, La Fille au bracelet prend le genre à contre-pied et évite l’écueil de la grandiloquence. L’opposition entre l’accusée et l’avocate générale prend tout son sens alors que la caméra les filme dans l’enceinte de la salle d’audience comme s’il s’agissait d’un duel. Les deux actrices choquent, bouleversent et passionnent. Un excellent film.

2 réflexions sur “La Fille au bracelet, un silence assourdissant

  1. Quel bonheur de lire tes critiques. Il est vrai que certains films sont diffusés d’une autre manière, à défaut de voir leur date de sortie repoussée. Les thématiques de ce film me font penser à la petite discussion qu’on avait eue sur la représentation de la justice, dans le jeu vidéo ou au cinéma. Je constate que ce film a choisi un réalisme glaçant, qui doit pas mal contraster avec les stéréotypes habituels.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci !
      En effet j’ai également pensé à ce qu’on disait sur ton article. Et sur les stéréotypes, Phoenix Wright parvenait quand même à bien s’en servir pour faire rire et installer son ambiance.
      C’est plutôt les séries américaines avec les beaux plaidoyers où la salle est à deux doigts d’applaudir qui me dérange haha.

      Aimé par 1 personne

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