Marché Noir, submergé par la culpabilité

Le cinéma iranien livré quelques bons moments en 2021, à tel point que ce pays qui a vu naître quelques grands cinéastes retrouve la santé dans nos salles obscures. Alors il n’est pas étonnant de voir l’année commencer avec un nouveau polar venu d’Iran, réalisé par Abbas Amini et racontant les conséquences d’une découverte macabre dans un abattoir.

« Amir vient d’être expulsé de France et retourne vivre chez son père en Iran. Par solidarité familiale, il se retrouve impliqué dans un crime atroce qui va l’amener à fréquenter le milieu peu fréquentable de l’échange de devises étrangères au marché noir. Mais la culpabilité le ronge… » (L’Atelier Distribution)

© 2022 Marché Noir – L’atelier distribution

Point de non-retour

Plusieurs personnes sont tuées dans un abattoir, dont Abed (joué par Hassan Pourshirazi) est le gardien. De peur des conséquences, il prend l’initiative avec son fils d’enterrer les corps et de faire comme si cela n’était jamais arrivé, jusqu’au jour où cette affaire revienne à eux. Très vite en effet, les proches de l’une des victimes viennent fouiner, poser des questions face à la disparition de l’être aimé, provoquant chez Abed et son fils Amir l’arrivée d’une culpabilité qui les les ronge petit à petit. Pendant ce temps et pour s’en sortir dans un pays en crise et sans avenir, Amir découvre la vente de devises au marché noir, où le dollars et l’euro durement acquis trouvent preneur moyennant des liasses de billets dans la monnaie locale. Enfer d’une économie brisée et d’un peuple qui survit comme il peut, Marché Noir de Abbas Amine mélange les thématiques, la misère entourant le crime, volontaire ou non. C’est un polar suffocant, à l’allure poisseuse, dans les coulisses d’un écoeurant abattoir où il ne semble suffire que d’un détail pour mettre le feu aux poudres. Comme si le chaos était inévitable, à l’image d’une scène où les enchères se font en criant dans un brouhaha assourdissant, pour tenter de gratter les miettes d’une économie qui n’a pas grand chose à faire de son peuple. A la tête de l’abattoir, un espèce de businessman véreux qui essaie de trouver des soutiens financiers ici et là, pendant que ses employés, dont font partie nos deux « coupables », meurent à petit feu.

Marché Noir est intelligent en ce qu’il raconte ce qui fait basculer deux personnes dans le mauvais camp, celui des criminels, alors que le père et le fils tentent de vivre une vie honnête. Il est d’autant plus intéressant que le film utilise pleinement cette situation désastreuse dans laquelle se trouvent bon nombre d’iraniens, pris dans l’étau d’une politique et d’une économie qui ne leur donne aucune chance de s’en sortir. Plus malin encore, Abbas Amini exploite à merveille les talents de Hassan Pourshirazi (Abed le gardien) et Baran Kosari (Asra, la femme qui vient aux nouvelles d’un homme tué), des acteur·ice·s qui incarnent avec beaucoup de sincérité ces deux personnages que tout oppose. L’un est gardien de l’abattoir, coupable d’avoir caché les corps, tandis que l’autre cherche des réponse de plus en plus évidentes à mesure que le temps avance. Ces deux personnages incarnent l’inévitable conclusion, celle où la vérité éclatera, et où des vies seront bouleversées par un drame qui n’aurait jamais dû avoir lieu. Le cinéaste est d’autant plus fin qu’il met en scène une tension prenante, qui donne à Marché Noir un ton de polar noir où une sorte de fatalité s’installe au fil du temps.

© 2022 Marché Noir – L’atelier distribution

Descente aux enfers

Qui plus est, le film exploite ces thématiques visuellement avec une photo qui tire partie de l’abattoir de campagne où le temps semble suspendu, où la disparition de quelques personnes n’affole finalement pas grand monde derrière les trafics et les enchères où tout le monde crie comme leur vie en dépendait. Marché Noir s’intéresse finalement à la manière dont un crime peut être commis au milieu de nulle part, sans que grand monde ne s’en émeuve. Des crimes qui pourraient très bien passer inaperçu, alors que le peuple est laissé à lui-même, contraint de faire sa propre loi pour essayer de s’en sortir, ou au moins essayer de survivre. C’est un très beau film, capable d’émouvoir, notamment sur les sentiments qui submergent Abed, un homme fondamentalement bon, qui fait le mauvais choix à un moment donné pour se protéger et protéger sa famille.

Marché Noir est un polar haletant, où l’étau se resserre peu à peu sur le gardien d’un abattoir et son fils, coupables d’avoir voulu dissimuler un crime. Le sentiment de culpabilité finit par les submerger, dans un film où Abbas Amini se sert de cette culpabilité en y mettant une ambiance suffocante, violente et réelle. Encore aujourd’hui, le cinéma iranien continue son bout de chemin et montre qu’il a beaucoup de choses à nous dire.

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