A Taxi Driver, une balade au sein de la révolte

Inspiré par l’histoire du journaliste Jürgen Hinzpeter, A Taxi Driver de Jang Hun raconte cette journée de 1980 où le régime militaire sud-coréen a réprimé dans le sang une manifestation d’étudiants dans la petite ville de Gwangju. Diffusé l’année dernière au Festival du film coréen à Paris, il est disponible depuis le 30 mars sur la plateforme E-cinema.com.

En mai 1980 le journaliste allemand Hinzpeter (Thomas Kretschmann) décide de partir pour la Corée du Sud après avoir entendu une rumeur faisant état de manifestations pour la démocratie dans la ville de Gwangju, alors que les lignes téléphoniques avec la zone ont été complètement coupées. En cherchant un taxi à Séoul pour l’amener sur place, il va faire la rencontre de Kim (Song Kang Ho), un chauffeur de taxi qui va prendre la place d’un collègue dans l’espoir de gagner gros avec cette course hors norme. Les deux hommes n’ont aucune idée de ce qu’il se passe réellement sur place, et c’est en arrivant qu’ils vont découvrir des scènes d’horreur.

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Caméra contre violence

Avec une économie compliquée et une difficulté croissante à trouver des clients, le chauffeur de taxi voit là une occasion inespérée de renflouer les caisses avec une course un peu hors norme. Un étranger qui se fait passer pour un homme d’affaires lui demande de l’amener à Gwangju, à environ 250km de Séoul, pour une somme très importante. Ni une ni deux, il usurpe la place d’un collègue et va l’y emmener. Mais c’est en arrivant aux abords de la ville, et ces nouveaux barrages militaires censés empêcher toute entrée, qu’il va rapidement être confronté à une réalité à laquelle il n’osait croire. Le gouvernement coréen de l’époque, mené d’une main de fer par Chun Doo Wan, celui qui a accédé au pouvoir par un coup d’État, va réprimer avec force la démonstration de force (mais néanmoins pacifique) des étudiants de Gwangju, donnant lieu à un massacre terrible qui va bouleverser la politique locale. Et c’est dans ce contexte qu’une véritable amitié va se créer entre le chauffeur de taxi et le journaliste allemand qu’il transporte, une amitié forgée lors d’une journée terrible pour l’histoire, une journée où un mouvement réclamant la démocratie s’est transformé en bain de sang. Le film tire sa force de la relation entre ces deux personnages, deux personnes qui ne se comprennent que très peu -l’un ne parle pas un mot de coréen, l’autre baragouine trois mots d’anglais- et qui pourtant se font confiance pour tenter d’échapper à tout ça. Y échapper, mais aussi repartir avec des images de ce qu’il se passe. En effet, très rapidement le journaliste allemand est vu par les manifestants comme leur seul espoir, dans la mesure où la presse sud-coréenne est largement censurée par les autorités, il est le seul à pouvoir montrer au monde ce qu’il se passait sur place. A Taxi Driver célèbre le courage, la rébellion et l’espoir, mais aussi la presse : le journaliste Jürgen Hinzpeter a marqué l’histoire de la Corée du Sud car il est le premier à avoir révélé au monde, mais également au reste de la population sud-coréenne, ce qui s’est réellement passé à Gwangju.

Le contexte du soulèvement de Gwangju pose une ambiance toute particulière à un film qui, pourtant, s’éloigne de la politique pour ne s’attacher qu’à l’humain. L’événement est extrêmement choquant et c’est en le découvrant aux travers des yeux du chauffeur de taxi que le spectateur se retrouve, désemparé, face à l’horreur. Le chauffeur vient de Séoul, n’a pas une grande estime pour tous ces jeunes qui manifestent alors que lui-même a vécu d’autres moments pas franchement plus joyeux. Et c’est un militaire dans l’âme, lui qui comme tout le monde dans son pays a effectué son service national, il refuse de croire que des militaires puissent agresser de telle sorte la population. Pourtant il va se retrouver face à l’évidence, et la violence de l’événement (des militaires qui tabassent des civils, et vont aller jusqu’à tirer à balle réelle) n’en a que plus d’impact grâce à cette remise en question de ce héros inattendu. Lui qui croyait en son pays et en son armée se retrouve tout d’un coup du côté de ceux qu’il ne comprenait pas. L’espace d’une journée, il réalise que son pays est tombé dans un régime totalitaire, hyper-violent, qui réprime de la pire des manières une manifestation pacifique, drapeaux blancs en évidence.

Une amitié inattendue

Le réalisateur effectue un travail fabuleux sur l’image et la mise en scène. De scènes de guérilla urbaine au calme et l’innocence d’un repas en famille, le film nous emmène dans des situations diverses toujours animées avec beaucoup de justesse par le réalisateur. Il peut bien entendu compter sur Song Kang Ho dont les regards ne cessent d’émouvoir, un très grand acteur qui continue, film après film, de démontrer toute sa maîtrise malgré des rôles souvent difficiles. De la relation du personnage avec sa fille à son regard désabusé sur les exactions de son pays, le personnage est terriblement touchant et porte largement le film. Mais il ne faut pas oublier Thomas Kretschmann, plus en retrait au début du film, dans un rôle archétype du reporter, il s’ouvre peu à peu et laisse dévoiler un personnage sensible, un reporter qui va craquer face à une situation à laquelle personne n’aurait pu être préparé. Le tout accompagné par une musique d’époque, entre folklore et pop des années 1980, on se retrouve sans mal immergé dans un contexte unique avec toute une galerie de personnages hauts en couleur.

A Taxi Driver est surprenant. Si le réalisateur Jang Hun a fait de bonnes choses par le passé, notamment son film The Secret Reunion avec déjà Song Kang Ho, ce nouveau long métrage étonne par sa simplicité. S’il filme pratiquement des scènes de guerre, il le fait avec une subtilité et une sincérité qui font de son œuvre une ode à l’amitié. S’ils ne sont pas politisés, les deux personnages cherchent à aider pour la simple raison qu’ils sont humains, des humains qui mettent leur vie en jeu pour que le sacrifice des autres ne soit pas vain. Un très grand film, bourré d’émotions, qui restera sans nul doute parmi les plus belles productions venues de Corée du Sud.

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