Jojo Rabbit, les petits témoins de la guerre

Taika Waititi dans la peau de Hitler dans son dernier film en date, voilà une idée qui faisait sourire à son annonce. Derrière la moustache du cinéaste néo-zélandais se cache surtout une proposition d’une tendresse folle. Dans les yeux d’enfants endoctrinés dans les Jeunesses hitlériennes, on redécouvre la Seconde Guerre mondiale avec une innocence d’une violence terrible.

Jojo (incarné par Roman Griffin Davis) est un gamin comme les autres : il veut faire comme les grands. Fasciné par la guerre qui, pour lui, ressemble à un jeu, il participe au Deutsches Jungvolk, les Jeunesses hitlériennes des plus jeunes. Harcelé par ses camarades à cause de son apparente faiblesse, il imagine comment un jour, il sauvera la Nation, en discutant avec son ami imaginaire Adolf Hitler (joué par Taika Waititi).

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© Jojo Rabbit, 2020, The Walt Disney Company

Propagande en colonies de vacances

Colonie de vacances cynique, le Deutsches Jungvolk entraîne les enfants dans un esprit de camaraderie et de propagande à la gloire du régime nazi. Avec un humour noir bien calibré, le cinéaste imagine une colonie où les garçons apprennent à jouer à la guerre : les armes, le combat, la défense contre les attaques au gaz, tandis que les fillettes apprennent à… Être enceinte. L’effort de guerre est de mise. C’est avec un esprit enfantin et chaleureux, celui du petit héros, qu’on découvre parfois avec amusement et d’autres avec effroi l’endoctrinement dont sont victimes ces enfants : entre deux ateliers où l’on brûle des livres qui ne sont pas autorisés par le régime, les petits ne rêvent que d’une chose, faire la guerre et sauver la patrie. La mise en scène « feel good » de Taika Waititi, truffée de bonnes idées et avec un éclat certain tranche sévèrement avec la réalité de la guerre. Jojo Rabbit fait évidemment rire, tant lors des apparitions de son réalisateur dans la peau d’un Hitler imaginaire complètement improbable que lorsque les enfants imaginent monts et merveilles à propos de la réalité du monde. Mais le film ne brille jamais plus que lorsqu’il aborde cette propagande et ses motivations : endoctrinés, les enfants se mettent à avoir un besoin irrépressible de détester quelqu’un. La haine, un concept très en vue dans nos sociétés, une haine indescriptible qui leur semble nécessaire pour se construire. Il faut absolument désigner un responsable à tous leurs maux, à tous leurs problèmes, un responsable qui explique les horreurs qui se passent sous leurs yeux. Car si leur vie est misérable, si la guerre existe, si la mère du petit garçon s’absente régulièrement ce n’est pas à cause du régime : c’est à cause du responsable désigné par le régime, le peuple juif.

Raconter les mécanismes de propagande au travers des yeux des enfants est formidable tant cela permet de mettre une distance, voire une innocence, qui permet d’installer une forme de dérision dans une satire qui ne demandait que ça. Les spectateurs savent évidemment quelle est la réalité (il est d’ailleurs difficile de conseiller le film à des enfants de l’âge du héros), mais voir ce gamin imaginer la guerre comme un grand jeu alors qu’il discute tous les jours avec Hitler, son ami imaginaire, permet de prendre du recul sur la violence du monde dans lequel il grandit. L’omniprésence de Hitler dans l’esprit de l’enfant affirme d’ailleurs très justement un des principaux mécanismes de l’endoctrinement étatique : l’État s’immisce dans chaque détail, chaque pensée de la vie de ses citoyens. On note le talent du très jeune Roman Griffin Davis, mais aussi de Thomasin McKenzie qui confirme les belles choses qu’elle montrait déjà dans Leave no Trace en 2018. Deux jeunes qui pourraient bien avoir un bel avenir au cinéma, tandis que Scarlett Johansson et Sam Rockwell leur montrent la voie en incarnant des personnages ambigus et difficiles. La première symbolise des rêves de liberté et d’innocence, de douceur bafouée par la guerre, tandis que le second est ce soldat à qui on a donné trop de responsabilités, que l’on a trop flatté pour faire en sorte qu’il suive aveuglément un régime qu’il a du mal à comprendre entièrement. Un homme qui se croît fort, mais qui en réalité ne fait que de profiter des avantages et privilèges qui lui ont été donnés.

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© Jojo Rabbit, 2020, The Walt Disney Company

La Petite guerre

La mise en scène de Taika Waititi joue beaucoup sur l’imaginaire de l’enfant. Avec beaucoup de bonnes idées, il montre le monde à hauteur du gamin de dix ans, avec son ami imaginaire au comportement presque burlesque, tandis que les combats et les explosions sont observées à hauteur d’enfant, avec une malice et une désinvolture évocatrice. Les combats des grands sont bien loin de la petite vie des enfants qui se plaisent à jouer à la guerre, jusqu’au jour où elle arrive à leur porte, faisant basculer le film dans une horreur qui laisse sans voix. Un beau moment de cinéma où, la légèreté initiale du film dans les yeux d’un enfant plein d’imagination laisse place à une réalité beaucoup plus cruelle. L’émotion est pure, la mise en scène est juste, le cinéaste néo-zélandais signe un grand film.

Sous les yeux innocents du petit garçon qui voulait jouer aux grands se révèle l’inhumanité de la guerre et la violence d’idéologies morbides. Drôle puis bouleversant, Jojo Rabbit est une satire passionnante où la douceur des personnages répond à la cruauté du monde. De grands rôles pour Scarlett Johansson et Sam Rockwell, tandis que les jeunes acteurs, poignants, viennent poser le juste regard sur les belles idées de mise en scène de Taika Waititi.

4 réflexions sur “Jojo Rabbit, les petits témoins de la guerre

  1. Ca a l’air vraiment pas mal du tout ce film. Les films de février se bousculent au portillon donc je ne sais pas si je pourrait aller le voir mais je le ferai si j’en ai l’occasion. Merci pour cette éclairante chronique.

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  2. Eh bien ! Je ne connaissais le film que de nom, et il m’intriguait, mais tu m’as carrément donné envie de le voir ! Le message véhiculé, et la manière originale dont il semble l’être, promettent un très bon film ! D’ailleurs, la manière de parodier Hitler de façon improbable me rappelle assez les différentes versions de The Producers, de Mel Brooks. Et c’est vrai que Jojo Rabbit n’est cependant pas à mettre dans toutes les mains. J’ai entendu dire que des enfants étaient sortis de la salle en faisant le signe nazi…

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    1. Je pense que Taika Waititi s’est largement inspiré de Mel Brooks pour créer son personnage, mais surtout de La Vie est Belle de Roberto Benigni.
      C’est d’ailleurs pour ça que je ne pense pas qu’il soit opportun de montrer ce film à des enfants : la première partie est très drôle et fait passer les nazis pour des idiots un peu rigolos, mais le film finit par basculer et retomber habilement sur ses pieds. Sauf que, sans que ce basculement soit d’une subtilité folle, il faut quand même être capable de prendre du recul pour pleinement le comprendre. J’ai un peu peur que pour certains, Jojo Rabbit ne reste que comme la comédie rigolote où les nazis sont juste des idiots inoffensifs.

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