L’Homme du Président, quelques jours avant la fin

Ce mercredi 4 novembre sort en DVD, Blu-ray et VOD le film L’Homme du Président (ou The Man Standing Next). Réalisé par Woo Min-ho, à qui l’on droit l’excellent Inside Men ou plus récemment The Drug King, le film raconte les quarante jours qui ont précédé l’assassinat d’un Président sud-coréen dans les années 1970. Récit politique aux tendances d’espionnage, c’est une vraie pépite qui nous arrive enfin.

Kim Gyu-pyeong (incarné par Lee Byung-hun), à la tête du KCIA, les services secrets coréens, se met sur la piste d’un ancien directeur (joué par Kwak Do-won) de ses services qui est parti aux Etats-Unis révéler la corruption et les manigances du pouvoir en place, tenu par le Président Park (Lee Sung-min) depuis longtemps.

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L’assassinat romancé

Si quelques noms ont été modifiés, le film se base essentiellement sur l’histoire du président Park Chung-hee, qui a dirigé la Corée du Sud d’une main de fer entre 1962 et 1979, où il a été assassiné par Kim Jae-gyu (personnage sur lequel est basé le héros du film), alors directeur des services secrets. Le film l’annonce d’ailleurs en préambule : s’il raconte une histoire vraie, il la romance quand même dans les grandes largeurs pour en faire un véritable objet cinématographique. Et ce n’est pas étonnant, car l’assassinat de Park Chung-hee est encore aujourd’hui un véritable mystère, notamment sur les motivations et le « complot » possiblement organisé par des cadres des services secrets. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que cette histoire alimente l’imaginaire du cinéma coréen, puisque le réalisateur Im Sang-soo (The Housemaid, L’ivresse de l’argent) proposait déjà en 2005 sa satire The President’s Last Bang sur le sujet. Un film que je vous recommande d’ailleurs chaudement, comme tout la plupart des films du même cinéaste. L’approche de Woo Min-ho dans L’Homme du Président est toutefois bien différente, puisqu’il l’aborde avec un sérieux qui traduit la brutalité d’une époque où la Corée du Sud ne parvenait pas à se sortir de la dictature. Le réalisateur traite certes ce moment qui a bouleversé l’histoire coréenne, mais il porte un regard inattendu en donnant aux protagonistes un rôle tout à fait secondaire. Il fait le choix d’opposer la petitesse de ses protagonistes à la grandeur de l’Histoire : un Président isolé derrière un bureau trop grand pour lui, des agents qui complotent dans d’immenses cours, des couloirs vides ou des places chargées historiquement, autant d’occasions pour raconter par les images le caractère dispensable de personnages qui ne servent que de pions à une histoire qui les dépasses. Pour cela, il va voir du côté du Lincoln Memorial, de l’Arc de Triomphe, de la Place Vendôme ou encore des rues désertes de Séoul où se baladent des chars, autant d’endroits où les comploteurs et leur cible paraissent tous bien futiles par rapport au monde qui les entourent. Cette insistance sur les décors se fait main dans la main avec son chef opérateur, Go Nak-seon (A Taxi Driver) avec qui il faisait déjà un superbe travail sur Inside Men, qui n’est pas en reste quand il s’agit de raconter la marche de l’Histoire. La photographie est en effet saisissante, elle raconte tout avec justesse, entre les lumières de nuits morbides ou un cadrage qui recherche toujours une forme de symétrie.

Won Min-ho et son chef opérateur livrent ainsi une vision très esthétique de ces événements. S’il est difficile de savoir ce qui relève de la reproduction historique et de l’imaginaire, il ne fait aucun doute que le cinéaste recherche avant tout la beauté d’un moment de bascule dans l’histoire de son pays. Quelques jours pendant lesquels s’est probablement fomenté un assassinat qui allait remettre en cause l’organisation politique de l’Etat. Et lorsque cet assassinat intervient -et qui est esquissé dès la première scène du film, aucun spoiler ici-, le réalisateur bascule à son tour son approche. Fini la symétrie et la grandeur, les petites discussions et les théories, à l’image de l’histoire du pays, l’assassinat bouleverse aussi la réalisation. Il propose à ce moment-là un plan-séquence magistral qui prend le relai juste après les coups de feu. Une sorte de chaos maîtrisé s’installe et dépeint la brutalité d’un acte et d’une fuite dans un plan ininterrompu où le directeur devenu assassin est confronté à « l’après ». Il n’est plus respectable ni respecté, il est l’assassin qui a changé l’histoire de son pays. Et cette manière de raconter le meurtre sublime, par la recherche esthétique mais aussi le risque pris avec un plan-séquence qui change complètement l’approche visuelle du film. On pourrait aussi s’intéresser au propos du film et sa douce ironie alors que la fille du Président raconté dans ce long métrage, devenue Présidente à son tour en 2013, a été condamnée à 24 ans de prison en 2018 pour des faits similaires à son père, mais je risquerai de vous perdre.

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L’assassinat esthétique

Outre sa mise en scène et sa photographie, L’Homme du Président brille par la qualité de l’écriture de ses dialogues et du jeu de ses acteurs. A commencer par Lee Byung-hun qui est particulièrement bluffant dans une performance en retenue où son personnage attend dans l’ombre, complote avec stoïcisme, cédant pourtant parfois à des accès de colère qui donnent corps à son combat. Je pense également à la musique qui joue un rôle central dans la montée en tension qui précède l’assassinat, alors qu’elle sait se faire discrète dans d’autres scènes où le silence est d’or. C’est un film qui est magistralement orchestré, sur tous les détails, à tel point que je regrette qu’il n’ai pas pu être diffusé sur un grand écran dans nos contrées.

D’un contexte vu et revu, celui de l’espionnage et du complot au plus haut sommet de l’Etat, Woo Min-ho en tire un long métrage d’une maîtrise folle. Lee Byung-hun étonne avec une des meilleures performances de sa carrière, au service de la mise en scène et de la photographie qui alimentent l’opposition entre grandeur de l’histoire et insignifiance des hommes. Un grand film.

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