Adieu les cons, se retourner et partir

Albert Dupontel n’a cessé d’enchaîner les beaux projets ces dernières années, encore plus lorsqu’il est à la baguette. 9 mois ferme, Au revoir là-haut, l’acteur qui s’essayait à la réalisation dès le début des années 1990 a offert récemment quelques belles pépites. Et son nouveau film, Adieu les cons, parvient encore à surprendre avec un sens de l’ironie des situations qui fait aussi bien rire que pleurer.

En apprenant qu’elle est atteinte d’une maladie très grave, Suze Trappet (incarnée par Virginie Efira) part à la recherche de son enfant, qu’elle a été forcée d’abandonner sous la pression de ses parents alors qu’elle n’avait que 15 ans. Sur son chemin, elle rencontre JB (joué par Albert Dupontel), un fonctionnaire qui était sur le point de se suicider et M. Blin (Nicolas Marié), un archiviste devenu aveugle suite à une intervention policière. Les trois se lancent dans une fuite en avant, lassés de tout.

© Jérôme Prébois – ADCB Films

Adieu et à jamais

Sorte de Bonnie et Clyde moderne, le nouveau film d’Albert Dupontel raconte deux personnages en fuite (avant d’être rejoints par un troisième). Tout part du personnage incarné par le réalisateur, un fonctionnaire sur le point de se suicider mais qui rate son coup et blesse son collègue de bureau. Une scène absurde, à l’image du sens de la dérision qui sévit dans un film qui se balade toujours avec aisance entre mélancolie et humour grinçant. Mais c’est aussi une histoire touchante pour des personnages paumés face à leurs propres destins, qui voient le monde leur tomber sur la tête (et c’est même au sens littéral pour Albert Dupontel) et qui décident de se lever, se retourner et partir loin. Adieu les cons est un titre terriblement savoureux, parce qu’il évoque ce qu’on a tous pensé dire un jour ou l’autre (dans des termes plus ou moins grossiers) quand nous étions face à des situations où on aurait mieux aimé partir loin plutôt que de supporter plus de conneries. Un sentiment que le film fait exploser dès le début afin de pousser ses protagonistes vers une fuite en avant qui célèbre une certaine forme de liberté et d’impertinence. Celle-ci est salvatrice pour ces personnes sans histoire, que la société a poussé à bout pour diverses raisons. Les violences de l’entreprise, médicales ou policières, le film raconte toutes ces choses du quotidien qui font plus de mal que de bien à des personnages qui n’auraient jamais dû sortir des clous d’une vie paisible. Albert Dupontel, Virginie Efira et Nicolas Marié incarnent en effet des personnages qu’on pourrait très bien croiser au coin d’une rue, qui se fondent parfaitement dans la masse. Une manière peut-être pour le cinéaste de rappeler que toutes ces violences peuvent viser n’importe qui, même celles et ceux qui pensaient que la discrétion et leur obéissance à leur entourage leur permettrait de gravir les échelons, à l’image du fonctionnaire qu’on met au placard après des décennies de travail exemplaire. De la même manière le film aborde les violences policières avec bon sens, au travers du personnage devenu aveugle à la suite d’une bavure, et qui est terriblement bouleversant malgré quelques errements du film où il en est parfois réduit à un simple élément comique.

Grâce à eux on traverse beaucoup d’émotions contraires, on passe du rire (souvent) aux larmes (parfois), et on a rapidement le doux sentiment d’être face à une œuvre monumentale. Adieu les cons a de si particulier qu’il est capable, grâce à sa maîtrise de l’absurde, d’aborder tout un tas de sujets qui nous touchent en plein cœur avec quelques moments de tendresse inattendus. La course effrénée de ses personnages est en effet parfois ponctuée d’une ou deux pauses, où les personnages se dévoilent, ou lorsque l’on fait la rencontre d’une autre victime d’une vie qui ne l’a pas épargnée. Le réalisateur, également scénariste, dévoile par ailleurs toute l’étendue de sa capacité à multiplie les répliques, les vannes et les situations absurdes ou irrévérencieuses. Il y a là un vrai talent d’écriture qui manipule les idées et les sentiments pour aller crescendo jusqu’à tout faire exploser, même s’il doit aussi énormément à Virginie Efira et Nicolas Marié pour leurs interprétations. La première propose encore (et sans surprise) une grande prestation, l’une de ses meilleures probablement, tandis que le second lui vole parfois la vedette avec son sens de la dérision et de l’ironie, très a propos dans un film qui évite de verser le cynisme. Malgré son mélange des genres et des émotions, Albert Dupontel parvient en effet à garder dans son film un ton résolument optimiste et bienveillant, avec finalement beaucoup d’amour pour les autres malgré le postulat initial.

© Jérôme Prébois – ADCB Films

Adieu les autres

Cela passe évidemment aussi par la mise en scène, dotée d’une richesse formidable où l’on sent une certaine forme de poésie dans sa manière de mettre en scène les émotions vécues par ses personnages. Dans un milieu urbain qui n’inspire que désolation, il y insuffle de la couleur, de la joie et de la folie qui exacerbe chaque sentiment. La caméra virevolte et profite d’ailleurs beaucoup du travail du chef opérateur Alexis Kavyrchine, qui s’était déjà illustré l’année dernière avec Une chanson douce de Lucie Borleteau, et qui montre encore de belles choses en compagne d’Albert Dupontel. Une vraie énergie burlesque se dégage de leur boulot sur l’image, accompagnant de la meilleure des manières la tragi-comédie racontée par l’écriture. Un travail d’orfèvres qui séduit et nous emmène jusqu’au bout avec beaucoup de plaisir.

Adieu les cons est dense, capable de faire rire et d’émouvoir, de provoquer l’envie de tout plaquer ou de dire à nos proches qu’on les aimes. C’est un film généreux qui manipule ses sujets avec ironie et bon sens, dans une longue fuite en avant qui pousse ses personnages à évoluer et remettre leurs envies au centre d’une vie qui leur échappe. Sans nul doute l’une des plus belles choses que le cinéma nous offre cette année.

3 réflexions sur “Adieu les cons, se retourner et partir

  1. J’ai bien aimé Au revoir là-haut mais ça n’aurait pas été un argument suffisant pour m’intéresser à ce nouveau film. Par contre, ta critique l’est largement et donne tout à fait envie de voir Adieu les cons (j’aime ce titre !). Ce sera pour ma sortie cinéma cette semaine !
    Et l’article est un plaisir à lire !

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  2. Ton amour du film est palpable dans cette critique extrêmement plaisante à lire. Je ne connais des personnages que ce que tu as pu en dire, mais ils semblent atypiques et très attachants. Le film a l’air effectivement très bien écrit. Cela donne envie !

    Aimé par 1 personne

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