The Spy Gone North, amitiés et jeux d’espions

A une époque où un timide rapprochement entre les deux Corée fait l’actualité, le réalisateur Yoon Jong Bin, à qui l’on doit le très sympathique Nameless Gangster, raconte dans The Spy Gone North la légende d’un espion sud-coréen, nom de code « Vénus noire« , qui est parvenu à la fin des années 1990 à s’infiltrer en Corée du Nord et à rencontrer le dictateur de l’époque, Kim Jong Il.

Les autorités sud-coréennes découvrent dans les années 1990 que le Nord a mis en place un programme de recherche nucléaire. Sous sa menace, et à l’approche de l’élection présidentielle sud-coréenne qui donne favori un candidat soupçonné de vouloir rapprocher les deux Corée. Afin d’obtenir des informations, les services secrets recrutent Park Suk Young (Hwang Jung Min), un officier militaire qui va devoir créer sa légende, se faisant passer pour un homme d’affaires en Chine, afin d’atteindre et d’infiltrer le régime nord-coréen.

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Black Venus

Le cinéma coréen ne s’est jamais autant intéressé aux relations diplomatiques avec le Nord, et ces films atteignent de plus en plus souvent nos contrées, à l’image du film Steel Rain en début d’année. Un regain d’intérêt pour un conflit vieux de plus de soixante ans, un des derniers conflits de la Guerre froide, alors que les deux Etats multiplient les gestes de bonne volonté ces derniers mois en vue de relations apaisées. Et c’est dans ce contexte que beaucoup de réalisateurs s’intéressent au sujet, et à ses héros, réels ou fictifs, souvent quasi-anonymes, qui ont un jour ou l’autre œuvré pour réchauffer les relations entre les frères ennemis. On pense évidemment à l’immense Joint Security Area, qui racontait pour la première fois au cinéma une histoire de fraternité entre les deux Corée, alors que jusque là le cinéma coréen peinait à sortir de la faiblarde analyse du bien et du mal. Le film est d’ailleurs sorti peu après l’époque que raconte The Spy Gone North, alors que les relations entre les deux pays allaient commencer à se réchauffer.
Car le réalisateur Yoon Jong Bin s’est intéressé au personnage de la « Vénus noire » dans l’optique d’un récit fortement teinté de douceur et d’optimisme, l’histoire d’un agent secret qui à la fin des années 1990 était parvenu à briser les barrières et, avec des moyens limités, apporter un nouvel éclairage sur les deux pays. Cette histoire vraie, néanmoins fortement romancée, met en exergue les personnalités différentes mais pourtant fraternelles de ce héros de l’ombre, et de son pendant nord-coréen, incarné par l’excellent Lee Sung Min. Si l’histoire d’espionnage est passionnante, comme ces scènes de poker menteur et de Rolex contrefaites, c’est bien la relation qui se noue entre les deux héros, jusqu’à son apogée dans les dernières et bouleversantes minutes du film, qui compose l’essentiel du film.

Deux héros de l’ombre incarnés par des acteurs d’une formidable subtilité, Hwang Jung Min dans la peau du militaire désabusé et exploité par son service pour atteindre le Nord, et Lee Sung Min dans le rôle d’un officier nord-coréen qui réalise là l’opportunité pour son pays de s’extirper de trop nombreuses années de galère. Les jeux d’espion sont nombreux, les rencontres pleines de tension et les obstacles nombreux sur le chemin de la compréhension mutuelle. Mais on comprend rapidement que le jeu en vaut la chandelle, car on se dirige vers cette période d’acceptation, ou au moins de tolérance, qui a permis aux deux Corée de se rapprocher timidement au début des années 2000. Si le film de Yoon Jong Bin nécessite parfois quelques éléments d’histoire et de contexte pour permettre une pleine compréhension des enjeux politiques et populaires, des éléments dont on manque naturellement pour la plupart en vivant dans un pays si lointain, il n’en reste pas moins une belle démonstration de ce qu’un film d’espionnage peut offrir. Tant pour sa vision du monde que sa maîtrise du genre, The Spy Gone North est un cas d’école et séduit par sa capacité à maintenir la tension d’un bout à l’autre, en ne manquant pas de rendre compte de l’impact énorme qu’une telle affaire a pu avoir sur la politique locale. De l’élection programmée d’un président qui allait révolutionner les relations avec le Nord et son traitement par les services secrets, cette histoire aussi invraisemblable que possible était un véritable diamant brut pour le réalisateur. En s’appuyant sur l’Histoire il donne une force formidable à son film, et offre au spectateur une vision douce-amère de la situation actuelle, qui ne semble être qu’un recommencement de ce que les deux Corée ont vécu vingt ans plus tôt.

Odd Man Out

Cette vision des deux pays et de leurs relations diplomatiques est finalement symptomatique d’un conflit qui a perduré dans le temps. Malgré les promesses politiques et les bonnes idées qui germent ici et là, la réconciliation est une étape difficile à atteindre. Mais le réalisateur appuie sur la dimension humaine de la réconciliation, avec ses deux héros qui vont fraterniser malgré leurs statuts et les risques que cela implique. Malgré des jeux politiques qui empêchent une réunification, c’est au plus profond d’eux-mêmes qu’ils vont trouver cette force de tendre la main à leur voisin. C’est une idée que l’on voyait déjà dans Steel Rain en début d’année, même si ce dernier n’avait pas la même portée que le film de Yoon Jong Bin. The Spy Gone North finira enfin de nous séduire grâce à sa bande originale. Oeuvre de Cho Young Wook, à qui l’on doit d’innombrables bandes originales inoubliables (Joint Security Area, Old Boy, Thirst, The Concubine, Mademoiselle, A Taxi Driver…), elle accompagne et fait monter la tension crescendo sans oublier de ponctuer les moments les plus insolites par quelques touches bienvenues. La force du compositeur est qu’il est capable d’accompagner chaque scène du film et faire virer le spectateur d’une émotion à l’autre, comme une terrible scène où l’on verra des corps sans vie, amassés et déshumanisés. Le compositeur ne perd jamais le fil du film, et l’accompagne, main dans la main avec le réalisateur, pour lui donner un sens et une délicatesse formidable.

Je me disais en début d’année que l’on avait de la chance de voir apparaître tant de films coréens, avec un regain d’intérêt des distributeurs, accompagnés aussi par des plateformes en ligne. The Spy Gone North lui a bénéficié d’une sortie cinéma, et ça lui sied à ravir. Sa tension et sa grandeur ne pouvaient qu’être appréciés dans une salle obscure, et ce malgré une distribution faiblarde. Mais quel plaisir de voir ce cinéma coréen venir à nous, lui qui a tant à nous offrir et qui ne cesse de se renouveler. Lorsqu’il faudra faire les comptes en début d’année prochaine sur ce que l’année 2018 nous aura offert de meilleur, nul doute que The Spy Gone North figurera en très bonne place, aux côtés de Battleship Island ou de A Taxi Driver.

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3 réflexions sur “The Spy Gone North, amitiés et jeux d’espions

  1. « Je me disais en début d’année que l’on avait de la chance de voir apparaître tant de films coréens, avec un regain d’intérêt des distributeurs, »
    +1.
    Les trois que j’ai vus cette année m’ont marquée. Ils apportent quelque chose de neuf dans un cinéma qui a parfois tendance à se prendre les pieds dans le tapis de ses habitudes.

    Aimé par 1 personne

    1. Disons que pendant plusieurs années, à peu près entre 2012 et 2016 je dirais (je dis ça grossièrement, c’est pas aussi absolu évidemment), beaucoup de réalisateurs coréens ont eu du mal à sortir du carcan défini par quelques thrillers à succès sur la décennie précédente. Comme j’aime beaucoup le cinéma coréen, j’ai suivi ça avec attention (y compris les films qui ne sont jamais sortis chez nous) et remarqué que ça tournait pas mal en rond. Énormément de thrillers et de films policiers au mieux sympathiques, et trop rarement de risques ou d’ambitions. Et par la même, un désintérêt des distributeurs internationaux.

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      1. Merci pour ce regard.
        C’est vrai qu’il y a une certaine patte du thriller/film policier coréen assez fortement influencée par Memories of murder d’ailleurs. Pour le moment je trouve ça « rafraichissant » car ce sont des films construits différemment, avec un ton, un background culturel différent des nôtres. A voir si la lassitude ne peut pas s’installer et s’ils seront capables de se renouveler.

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